Contes litteraires du bibliophile Jacob a ses petits enfants by Paul Jacob [Paul Lacroix]
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21 BIBLIOTHEQUE DE RECREATION
DU BIBLIOPHILE JACOB
CONTES
LITTERAIRES
DU
BIBLIOPHILE JACOB
a ses petits-enfants
Illustrations par P. KAUFFMANN
DEUXIEME EDITION
[Illustration]
PARIS
1897
A
EDMOND FERDINAND PERIER
Lorsque tu seras en age de lire ce recueil de Contes litteraires, que je
depose dans ton berceau, en te le dediant, sons les auspices de tes bons
parents, je ne serai plus la, sans doute, pour recevoir tes premiers
remerciements; mais je suis heureux et satisfait de ceux que ton
excellent pere et ta charmante mere m'adressent aujourd'hui en ton nom.
Ils te diront, un jour, que j'etais leur ami, apres avoir ete celui de
ton aieul, et que j'ai voulu, par cette dedicace, te rappeler plus tard
l'affection sincere qui m'attachait a ta famille depuis si longtemps.
Une dedicace, en tete d'un ouvrage compose pour la jeunesse, est, mon
cher enfant, la benediction d'un vieillard.
Paul L. Jacob,
_Bibliophile_.
Age de cent vingt-cinq ans.
INTRODUCTION
LA CONVALESCENCE OU VIEUX CONTEUR
Je l'ai dit ailleurs: je suis vieux et bien vieux, quoique les
centenaires deviennent de plus en plus rares depuis le temps du
patriarche Jacob, dont je ne descends pas toutefois en ligne directe.
J'ajouterai que mon nom est le seul point d'analogie qui me rapproche de
cet antique chef d'Israel; il ne m'est pas donne, comme a lui, de voir
dans mes derniers jours les enfants de mes petits-enfants, ni d'esperer
une race aussi nombreuse que les etoiles. Voila pourquoi je cherche a
me creer une famille chez les autres et a me consoler de mon existence
solitaire par de douces illusions. Il est si aise de se persuader que
tout ce qui nous aime nous appartient!
J'ai donc ainsi beaucoup, beaucoup d'enfants et de petits-enfants,
fils et filles, qui repondent a ces noms-la avec tendresse, et qui
m'appellent a leur tour _papa Jacob_, sans qu'il leur en coute de
prendre cette douce habitude. L'affection vraie et naive que je sais
leur inspirer n'acquiert tout son developpement qu'a la suite d'une
connaissance reciproque, plus ou moins prompte a s'etablir entre nous;
je ne dedaigne jamais d'en faire tous les frais, et je crois que
l'amitie peut avoir de fortes racines dans un tout jeune coeur: les
petits amis n'ont pas souvent l'ingratitude des grands.
Mon exterieur grave et bizarre, je l'avoue, ne previent pas d'abord en
ma faveur ces esprits legers, joyeux, craintifs, nouveaux dans la vie,
ignorants de tout et surtout des hommes. Les enfants qui me rencontrent
pour la premiere fois, sans avoir ete apprivoises d'avance par mon nom,
qui est familier a la plupart d'entre eux, s'effarouchent, s'effraient
et s'enfuient, a l'aspect inaccoutume de ma physionomie et de mon
costume. Il y a du Croquemitaine en mon air, et je ne m'abuse pas sur
l'etrange caractere des traits de mon visage anguleux, grimacant, ride
et jauni, sur la menacante longueur de mon nez, sur le regard severe
de mes yeux couverts de gros sourcils blancs. Ma haute taille, encore
droite, cependant, contraste avec ma maigreur et me donne un air assez
imposant. Quant au costume, il est plus commode qu'elegant, et je ne
trouve pas mauvais qu'on en rie; mais mon bonnet de coton, noue d'un
ruban noir, preserve du froid ma tete chauve, mieux que ne ferait une
perruque blonde ou poudree, et mon ample robe de chambre, en soie a
fleurs, dissimule les distractions ordinaires de ma toilette: c'est,
d'ailleurs, une mise fort convenable pour les bouquins qui forment ma
societe et mon cortege.
[Illustration: Mon exterieur grave et bizarre, je l'avoue, ne previent
pas d'abord en ma faveur.]
Cependant les enfants me reviennent bientot, quel que soit leur
etonnement a ma premiere apparition; eussent-ils couru se cacher
derriere le fauteuil de leur pere ou dans les bras de leur mere, il
suffit que mon nom soit prononce, pour les ramener a l'instant jusque
sur mes genoux; car ma reputation de conteur s'est repandue parmi eux,
avant qu'ils aient appris a lire; on cherit tant les contes, a cet age,
qu'on est plus exigeant sur la quantite que sur la qualite: sans etre un
Berquin, un conteur de bonne volonte amuse et instruit facilement a la
fois des intelligences neuves et impressionnables; il suffit de savoir
se faire ecouter, et bientot on a un auditoire plus attentif, plus
silencieux, plus fidele, que celui de toutes les academies du monde; car
l'interet du recit tient lieu d'eloquence.
Or, voyez comme a mon insu j'ai contracte l'engagement eternel de faire
des contes aux enfants, moi qui ai rempli ma longue carriere d'etudes
speciales, arides et monotones, moi qui journellement amasse dans ma
memoire des dates et des materiaux historiques! Neanmoins, je n'ai
jamais eu la maladresse et l'incurie de trainer mes contes dans la
route battue des enfantillages frivoles, niais ou absurdes; j'accorde
a l'enfance plus d'estime qu'on ne fait dans bien des systemes
d'education, et je tache toujours de l'elever, au lieu de la rabaisser.
Je ne lui prete pas mon dos pour y monter a cheval, comme Henri IV
lui-meme m'en donne l'exemple; je ne vais pas, debile et casse que je
suis, me meler a des jeux bruyants qui demandent une petulance et une
vivacite que j'ai perdues depuis nombre d'annees; aussi bien, vaut-il
mieux mettre l'enfance a notre portee que de descendre a la sienne, et
ce serait presomption temeraire que de lutter avec elle de souplesse
et d'activite, quand nous ne voyons pas sans lunettes, quand nous ne
marchons pas sans canne.
Selon mon systeme, justifie par la pratique, je tends toujours a
developper l'intelligence, qui suit rarement les progres de la force
physique, et je me plais a cultiver les fruits precoces de l'esprit dans
leur naive saveur. On a le tort, en general, de priver de lumiere ce
qui n'aspire qu'a germer et a croitre; on prolonge l'enfance, et moi je
travaille a la rendre plus courte; je hate la jeunesse, au lieu de
la retarder; car, pour augmenter la vie de l'homme, il suffit de la
commencer plus tot, et la vie ne commence reellement qu'avec la pensee.
Apprenons donc, de bonne heure, aux enfants, a penser.
Les enfants ne sont pas, d'ordinaire, si legers et si insouciants
qu'on les suppose pour toute espece de notions serieuses, utiles et
raisonnees; leur memoire manque de discernement et de choix, mais elle
retient les faits, lorsqu'on a pris soin de les revetir d'une forme
attrayante, lorsqu'on s'adresse a cette curiosite passionnee, qui
precede l'age des passions et qu'on ne songe guere a faire tourner
au profit de l'enseignement. On ne sait pas jusqu'a quel point cette
curiosite instinctive pourrait former la base solide d'une premiere
education. L'Histoire, qui, entre toutes les sciences, reclame
principalement beaucoup de temps et de lectures; l'Histoire, dont on a
fait un epouvantail d'ennui et d'obscurite; l'Histoire, pour l'etude de
laquelle Lenglet-Dufresnoy n'exigeait pas moins de dix ans et demi,
avec neuf heures de travail par jour; l'Histoire pourrait devenir la
recreation favorite des enfants. C'est donc de l'Histoire que je leur
arrange en contes et en nouvelles; c'est de l'Histoire qu'ils viennent
chercher autour de moi; c'est de l'Histoire vraie, dramatique et
litteraire. Le passe doit servir a l'instruction du present.
Il y a cinquante ans, dans une fatale annee de cholera-morbus, le vieux
Conteur a failli etre enleve a ses petits-enfants. A coup sur, sa mort
aurait ete pleuree par tous ceux qui escaladent a l'envi ses genoux,
pour arracher quelques-uns des souvenirs, contemporains de ses cheveux
blancs ou de ses gros volumes; mais, Dieu merci! je vieillirai le plus
longtemps possible, je conterai encore bien des contes, si je deviens
deux fois centenaire. Approchez-vous, mes enfants, oreilles et bouches
beantes! Le bibliophile Jacob est convalescent.
Je ne me souvenais pas d'avoir ete malade dans le cours d'une vie longue
et occupee, excepte une seule fois au college de Montaigu, en 1760, ou
la douleur de ne pas obtenir le prix d'histoire me causa une fievre
cerebrale, qui, par bonheur, n'a point altere mes facultes mnemoniques.
Je croyais donc pouvoir a toujours defier cette legion de maux, qui sont
en guerre perpetuelle contre la pauvre et fragile humanite. Je me hatais
pourtant d'achever, dans la retraite, un ouvrage de predilection, comme
par pressentiment de le voir bientot interrompu; j'ecrivais, nuit et
jour, sans quitter mon pupitre, et si ce jeu de mots est permis a la
gravite de mon age, je ne m'endormais pas sur la plume.
Helas! tout exces a des consequences funestes et j'eus a me repentir de
m'etre trop hate. Je n'etais plus jeune, et ma volonte conservait seule
une puissance d'energie que le corps n'avait plus. Les veilles avaient
brule mon sang; la continuite d'une oeuvre d'imagination avait irrite ma
sensibilite nerveuse. J'etais a bout de forces, sinon de courage.
Il fallut, malgre moi, m'enlever de mon fauteuil, m'arracher a mes
livres et manuscrits. Vainement j'essayai de persuader au medecin que
la sante ne m'avait pas abandonne un instant et que cette fievre lente
n'etait qu'un effet de ma preoccupation d'esprit: il froncait le
sourcil, en tenant mon poignet pour interroger les rares pulsations de
l'artere. Mon teint jaune et terreux, mes levres pales et mon regard
eteint, dementaient le sourire que j'essayais de me donner, et les
paroles de confiance, que me suggerait le desir de me faire illusion
a moi-meme. Plus clairvoyant que moi, mon excellent ami le docteur
Charpentier mesurait avec inquietude combien peu d'huile restait dans ma
lampe, sur laquelle un vent fatal avait souffle.
Des soins habiles, devoues, infatigables, parvinrent a me sauver, en
s'opposant a la rage insensee qui m'excitait sans cesse a me remettre
au travail, apres les crises les plus dangereuses de la maladie qui
epuisait le reste de mes forces.
[Illustration: Ce delire avait des acces effrayants.]
Il semblait, cependant, impossible de me guerir de cette folie de lire
ou d'ecrire, folie tour a tour sombre et furieuse; je demandais a grands
cris ma bibliotheque; j'ordonnais, je suppliais, je ne me lassais pas
des refus, et j'etais sourd aux plus sages representations. Ce delire
avait des acces effrayants: tantot je m'imaginais decouvrir des
caracteres d'imprimerie sur quelque partie de mon corps; tantot je me
dressais sur mon seant, pour atteindre un volume qui n'etait que dans ma
fantaisie; je declamais mon catalogue, en recitatif d'opera, ou bien
je jouais le role du commissaire-priseur dans une vente de livres.
Une fois, je poussais l'extravagance jusqu'a me persuader que j'etais
metamorphose en manuscrit sur velin avec de belles lettres peintes et
des miniatures rehaussees d'or; en ce pretendu equipage, je ne laissais
approcher aucune tisane, qui put endommager les merveilles de mes
feuillets enlumines.
[Illustration: Je ne laissais approcher aucune tisane.]
A ce delire aigu succeda une langueur de consomption, qui aboutit
au marasme; j'etais devenu indifferent a tout, meme a mes gouts de
bibliophile, que la medecine eut appeles a son secours, s'ils avaient
pu arreter mon deperissement organique. Le bon docteur Charpentier
desespera de moi, en remarquant l'accueil froid et passif que je fis a
certain bouquin precieux, qu'il m'apportait d'une promenade le long des
quais. Le sens de la bibliomanie paraissait le dernier que j'eusse a
perdre; apres lui, je n'avais plus qu'a rendre l'ame. Deja, j'etais
reduit a la condition de cadavre anime, absolument prive d'appetit et
d'aliments, desseche jusque dans la moelle des os; je depensais mes
interminables journees a ne rien faire, assis au milieu des oreillers;
et mes nuits, plus penibles encore, sans fermer la paupiere. J'etais si
horriblement maigre, qu'on aurait pu etudier l'anatomie a travers la
peau tendue et transparente de mon squelette.
Dans cet aneantissement de mes facultes, lequel avait resiste a toutes
les ressources medicales, mon docteur proposa de m'envoyer a la campagne
pour me remettre entre les mains de la Nature a qui en appelle souvent
Hippocrate: le mal venait de l'abus du systeme intellectuel; la matiere
avait besoin de rentrer dans ses droits et dans son equilibre. On me
prescrivit donc, pour remplacer les juleps et les sirops, un air vif et
pur,--le depart de Paris, bien entendu,--des exercices gradues, propres
a retablir la vigueur du corps en la sollicitant, une alimentation sobre
et frugale, l'abandon complet de tout travail d'esprit, et meme l'oubli
des objets materiels de mes affections litteraires. C'etait une
penitence difficile, et, pour y satisfaire, je me resignai a m'enfuir,
sans dire adieu a mes bouquins; cette separation m'aurait trop coute. On
m'entraina, malgre moi, loin de cette partie de mon individualite, et,
tandis que je les rangeais dans mon souvenir, comme sur les rayons de
ma bibliotheque, une chaise de poste m'emportait, chaudement empaquete,
vers le lieu de mon exil sanitaire.
Ce fut aux environs de Bourges, dans l'ancienne province du Berry, que
des amis genereux m'accueillirent, a leur foyer des vacances, comme
dans ces bons vieux temps d'hospitalite, ou la porte du chateau feodal
s'ouvrait aussitot, au son des coquilles du pelerin; ou le chevalier
blesse trouvait une prompte guerison, dans la paix du manoir, qui
l'avait recu mourant.
Apres un voyage qui raviva mes souffrances secouees a chaque tour
de roue, je parvins a ma destination, a cette riante colonie de la
Chaumelle, qui avait garde l'aspect et les coutumes d'un fief du moyen
age, sous la direction paternelle de son seigneur. Lorsque je debarquai,
tremblant de fievre, d'espoir et de plaisir, dans ce charmant ermitage,
qui me promettait une heureuse et paisible fin, sinon le rappel a la
sante et a la vie, je me vis entoure tout a coup d'enfants, empresses a
conduire, a soutenir ma demarche chancelante! L'un relevait les plis de
ma robe de chambre derangee dans la voiture, l'autre s'informait de mon
etat, avec une discrete attention.... Mes yeux se mouillerent, et la
reconnaissance gonfla mon coeur! J'etais de prime abord naturalise chef
de famille.
De ce moment, j'oubliai ce qui m'avait fait tant de mal, apres m'avoir
procure tant de jouissances et de beatitudes: mes livres! Je cessai de
regretter ces amis broches, cartonnes et relies, que j'avais laisses a
Paris, pour me donner tout entier a ceux, plus vrais et moins ingrats,
que j'etais venu chercher en province: les premiers m'avaient fait
malade; il appartenait aux derniers de me rendre a la vie. Le spectacle
de la nature champetre et agricole vaut bien la plus admirative
contemplation devant une edition rare du commencement de l'imprimerie,
ou sortie des presses illustres de Robert Estienne, d'Elzevier, de
Barbou, de Didot. Je n'avais garde de rever parchemins, in-folios
poudreux, reliures a fermoirs, arabesques et miniatures en or et en
couleur, lorsque, de ma fenetre ouverte a la senteur matinale qui se
degage des bois et des gazons, je regardais dans la plaine les moutons
marques au sceau proverbial du Berry, les charrues attelees de huit
boeufs, les patres s'accompagnant d'une chanson monotone, les tonnes
de la vendange et les recoltes du chanvre. Mes jeux, affaiblis par des
veilles prolongees, se reposaient sur le penchant vert des coteaux
charges de vignes et dans la variete pittoresque du paysage; il y a un
bonheur inexprimable a plonger, d'un horizon a l'autre, ses regards et
sa pensee dans ce vaste ciel bleu, dont les citadins ne possedent que
des lambeaux, entre les toits, les gouttieres et les cheminees.
Je n'avais pas encore repris assez de forces pour les depenser a la
promenade en plein champ, et cependant je les sentais revenir, sans y
croire moi-meme. Je ne m'apercevais pas de la lenteur du temps, quoique
mes joues, chose inouie pour moi, s'engraissassent d'oisivete, quoique
je ne fisse pas plus de mouvement qu'un paralytique; mais, dans cette
habitation elegante et commode, qui attestait le gout ingenieux du
proprietaire, je n'avais pas le loisir de m'ennuyer, bien que condamne a
rester en place. Mes hotes aimables, qui doublaient par leurs qualites
personnelles le charme de leur residence, me procuraient une societe,
que je n'eusse point echangee contre toutes les Societes savantes
ensemble; c'etait, grace a la maitresse de la maison, une familiere
conversation sans apprets ni pedanterie, mais instructive, nourrissante,
toujours gaie et souvent brillante. Une femme qui joint le savoir a
l'esprit, surpasse tous les hommes d'esprit et de savoir.
Les enfants faisaient les intermedes joyeux et interessants de ces
entretiens, qui tenaient a la fois de l'etude et du plaisir, de l'utile
et de l'agreable; ils contribuerent aussi a mon retablissement, ces
chers petits, qui m'aimaient sur la foi de ma reputation, avant d'etre
a meme de me connaitre et de m'aimer en personne; leurs voeux et leurs
prevenances avancerent sans doute ma convalescence, d'abord indecise
et lente, puis franche et rapide. Les temoignages d'amitie qu'ils me
prodiguaient adoucirent l'anxiete morose, que la maladie traine toujours
apres elle. A mon lever, ils venaient, sans bruit, recueillir le
bulletin de ma nuit; ils s'echelonnaient, autour de moi, avec leurs
physionomies gaies ou tristes, selon le thermometre de ma sante; la ils
aspiraient a me distraire par leur babil amusant, par leurs questions
malicieuses, par leurs jeux innocents; c'etait a qui roulerait mon
fauteuil de grand-pere, exhausserait mes oreillers, etendrait un
tapis sous mes pieds, courrait chercher mes lunettes, ma canne ou ma
tabatiere. Je payais en tendresse cette piete filiale, plus delicate et
plus touchante que si elle m'eut ete due; je remerciais du fond de l'ame
ma bonne etoile, qui eclairait a son declin la derniere et plus belle
partie de ma carriere.
L'epoque des vacances agrandit encore le cercle de la famille: des
jeunes gens a peine delivres du college, des jeunes personnes a peine
arrivees de pension, se joignirent a leurs freres et soeurs, pour
soigner le vieil hote de leurs parents. La conversation prit alors des
allures moins timides, et les sciences, allegees du langage technique
qui fait peser sur elles une infructueuse obscurite, purent s'ebattre
sous mes yeux, en reveillant mes gouts, mes instincts et mes aptitudes.
J'etais le president de ces seances peu academiques, ou la discussion
portait la lumiere et l'interet dans les branches arides et inconnues
de l'enseignement. Chacun fournissait sa quote-part d'instruction,
d'observation et d'intelligence; chacun etait a son tour orateur,
commentateur ou critique. Ces enfants s'elevaient ainsi a la condition
d'homme, ou bien je redevenais moi-meme enfant avec eux.
Ces occupations quotidiennes et sedentaires se prolongerent avec ma
convalescence. Enfin je sortis de mon fauteuil, comme Lazare de son
tombeau; courbe sur un baton, j'allai parcourir, d'un pas encore
tremblant, les alentours de la jolie maison blanche, le parterre
couronne de dahlias, le verger embaume de fruits murs, le bocage
gazouillant, et l'enclos borde d'antiques noyers. De jour en jour, mes
pas s'affermissaient, et mes promenades tendaient vers un but plus
eloigne; je ne restais plus dans l'enceinte trop circonscrite par
les haies et les fosses; avec le bras d'un de mes jeunes guides, je
m'aventurais aux environs, pour voir le pays, en peintre, en historien,
en antiquaire; c'etait la sante qui s'annoncait par le retour de mes
gouts favoris: j'etais encore le bibliophile Jacob.
Mes chers enfants me dirigeaient et m'escortaient, dans ces excursions,
a la distance de plusieurs lieues; je ramassais partout les souvenirs,
empreints sur le sol et dans la pierre, de la domination romaine et
du sejour de Charles VII en Berry. Je suis alle ainsi successivement
visiter, a Feularde, les arches d'un de ces aqueducs que les Romains ont
lies d'un ciment indestructible; a Ryans, le passage de la chaussee de
Cesar, laquelle partait de Bourges, l'ancienne Biturix; a Bois-sire-Ame,
les ruines du chateau d'Agnes Sorel, dame de Beaute; aux Aix-d'Angillon,
les debris des remparts de la forteresse du moyen age; a Sancerre, la
grosse tour qui penche sur la ville; a Bourges, ces vieilles rues,
ces vieilles maisons, et ces nombreux edifices qui lui restent de sa
splendeur royale et qui s'harmonisent avec l'architecture ciselee de sa
merveilleuse basilique.
L'automne pluvieux mit trop tot un terme a ces courses qui acheverent de
consolider ma sante: je marchais sans baton, meme avant d'avoir fait un
pelerinage aux reliques de la fameuse sainte Solange, qui, suivant
la legende, porta sa tete coupee, a l'imitation de saint Denis. Les
journees devinrent courtes, les soirees longues, et le vent du nord-est,
qui soufflait sans cesse en tourbillons, depouilla les arbres de leur
feuillage rouille; ensuite le ciel se fondit en eau, sans qu'un rayon de
soleil put percer le voile epais des nuages.
Cette nature immobile, sombre et humide, qui succedait brusquement a la
nature chaude, doree et vivante, de la belle saison, rembrunit d'abord
mon humeur, de ses brouillards et de ses ouragans; mais je ne pouvais
que me plaire, a la maison, au coin d'un feu clair et petillant, dans
l'intimite d'une famille ou je n'etais plus etranger; on n'eut donc pas
a me faire violence pour me retenir, en demi-quartier d'hiver, jusqu'aux
grands froids. Outre les passe-temps qui sont du domaine ordinaire de la
campagne, le billard, le trictrac, les echecs et les cartes, je repris
l'habitude des causeries de famille, que les veillees du soir ranimaient
a l'eclat du foyer domestique, pendant que la pluie fouettait contre les
vitres, et que le vent jetait de plaintifs sifflements dans les airs.
C'etait un tableau digne de Rembrandt ou de Teniers, que ce salon
capricieusement eclaire par les reflets d'un fagot enflamme, quand
l'apres-diner nous reunissait tous, en demi-cercle, devant la cheminee,
qui n'avait pas la capacite des hautes cheminees gothiques, mais qui ne
devorait pas moins de bourrees et d'enormes buches.
J'occupais la place d'honneur, au milieu d'un auditoire qui m'ecoutait
toujours avec cette bienveillance si encourageante pour les bavards; or,
la langue n'est pas de ces choses qu'on perd en vieillissant.
Le pere et la mere daignaient se meler a leurs enfants, pour entendre
les reminiscences decousues de mes lectures et de mes quatre-vingts ans.
Mais comment peindre le groupe silencieux et attentif de ces enfants,
agenouilles entre mes jambes, assis a mes pieds et debout derriere mon
fauteuil? Ils suivaient de l'oeil l'histoire, qui commencait trop tard,
a leur gre, et finissait trop tot; ils ne se permettaient pas de
bouger, de peur de m'interrompre, et ils eussent voulu suspendre leur
respiration. Je l'avouerai, si un conteur est fier de l'attention qu'on
lui prete, j'avais bien largement tous les privileges et toutes les
recompenses du conteur.
Quelquefois, il est vrai, je me trouvais, en cette qualite, fort
embarrasse d'un role ou l'on ne saurait reussir, a moins de contenter
tout le monde: je devais m'adresser a des auditeurs, differents d'ages,
de sexes et de caracteres. Celui-ci me suppliait a voix basse d'aborder
le terrible chapitre des revenants; celui-la se serait volontiers pame
d'aise a des histoires de voleurs, car ces deux sujets importants ont
des attraits eternellement nouveaux pour les petits peureux. Les garcons
avaient du penchant pour les batailles et pour le merveilleux; les
filles s'interessaient davantage a des heroines de romans, a des details
de toilette et a de simples anecdotes. Quant aux aines, qui n'avaient
pourtant pas la manie de faire valoir leur superiorite de comprehension
et d'instruction, il n'eut pas ete convenable de les assommer de ces
contes, ennuyeusement moraux, pour l'amusement des plus jeunes; enfin,
la patience des parents, que je n'aurais pas pris a tache d'ennuyer
aussi, m'invitait a choisir et a orner quelques narrations d'un genre
mixte et d'une portee facile, qui atteignissent a la fois tous les
degres de l'intelligence. Je crus donc pouvoir rattacher mes recits
a des noms litteraires, qui relevent l'interet, souvent trainant, du
drame, et le font sortir de l'orniere du lieu commun. D'ailleurs,
absolument denue de livres, j'aurais craint d'entrer dans l'Histoire, de
fausser une date, de travestir un fait, d'omettre ou d'estropier un nom,
en un mot, d'induire en erreur qui que ce fut, meme un enfant sachant a
peine ses lettres. L'Histoire est une religion qui a ses fanatiques, et
je m'honore d'etre un de ceux-la.
Voila comment ma convalescence a produit un volume de contes, qui sera
peut-etre suivi de plusieurs autres. Je n'ose pas attendre de tous mes
lecteurs l'indulgence filiale et amicale a laquelle mes jeunes
auditeurs de la Chaumelle m'avaient accoutume; mais je souhaite qu'ils
m'encouragent a recueillir tot ou tard la suite de ces nouvelles, que
j'ai composees en pensant a eux. C'est aux enfants que je parle.
Mes chers petits enfants, le vieux bibliophile Jacob ne cessera de
conter qu'en vous quittant pour toujours.
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