Histoire de St. Louis, Roi de France by Richard de Bury
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24 Histoire de St. Louis
Roi de France
Par De Bury
Nouvelle edition revue avec soin
_Je suis cet heureux Roi que la France revere,
Le Pere des Bourbons...._
Henri. Volt.
[Illustration: Couronne de Saint-Louis]
Lyon Rolland, Imprimeur Libraire Rue du Perat, n deg.4
1828
* * * * *
Louis VIII, roi de France, pere de saint Louis, etait dans la
quarantieme annee de son age, et la troisieme de son regne, lorsque,
revenant a Paris, apres le siege de la ville d'Avignon, il se sentit
vivement presse d'un mal qu'il avait tenu cache jusqu'alors, et fut
force de s'arreter au chateau de Montpensier, en Auvergne. Ce fut
dans cette occasion que ce prince fit voir qu'il etait veritablement
chretien. Quel que fut ce mal, dont l'histoire ne nous a pas appris la
veritable cause, les medecins lui proposerent un remede que la loi de
Dieu lui defendait. Malgre le refus qu'il fit d'en user, on introduisit
aupres de lui, pendant qu'il dormait, une jeune fille. S'etant eveille,
il appela l'officier qui le servait, lui ordonna de la faire retirer,
en lui disant ces belles paroles: _Qu'il aimait mieux mourir, que de
conserver sa vie en commettant un peche mortel_.
Cependant le mal ayant augmente, et ce prince sentant les approches de
la mort, il ne s'occupa plus que du soin de mettre ordre a ses affaires.
Ayant fait venir autour de son lit les eveques et les grands seigneurs
qui l'avaient accompagne, il leur declara qu'il nommait la reine Blanche
de Castille, son epouse, regente de l'etat pendant la minorite de son
fils Louis[1]. Cette nomination fut faite en presence de l'archeveque de
Sens, des eveques de Beauvais, de Noyon et de Chartres, et du chancelier
Garin, qui la declarerent authentiquement, apres sa mort, par des
lettres scellees de leurs sceaux. Il recommanda son fils aux seigneurs
francais qui etait presens, et principalement a Matthieu II de
Montmorency, connetable de France, a Philippe, comte de Boulogne, au
comte de Montfort, aux sires de Coucy et de Bourbon, princes de son
sang, et a plusieurs autres seigneurs qui lui promirent que ses
intentions seraient exactement executees; qu'ils feraient serment de
fidelite au prince son fils, et qu'ils soutiendraient l'autorite de la
reine durant sa regence.
[Note 1: Il n'avait que douze ans commences; et, dans ce temps, les rois
n'etaient declares majeurs qu'a 21 ans.]
Pendant que cela se passait a Montpensier, Blanche etait restee a Paris,
ou elle attendait avec impatience l'arrivee du roi, pour le feliciter
sur ses conquetes: elle n'etait pas instruite de sa maladie. Pressee du
desir de le revoir, elle s'etait mise en chemin pour aller le joindre,
lorsqu'elle rencontra le jeune Louis, qui revenait precipitamment,
accompagne du chancelier et de plusieurs autres seigneurs. Elle
reconnut, a la tristesse repandue sur leurs visages, la perte que
la France venait de faire. Elle retourna aussitot a Paris, afin de
concerter avec les fideles serviteurs du roi, les mesures les plus
promptes qu'il convenait de prendre pour le faire couronner.
La regente ne fut pas long-temps sans apercevoir des semences de
division dans les discours de plusieurs grands vassaux de la couronne,
par les demandes qu'ils lui firent, et surtout par le refus de plusieurs
d'entre eux de se trouver a la ceremonie du couronnement du roi, qui
fut faite le premier dimanche de l'Avent de l'annee 1226. Le nombre des
seigneurs qui y assisterent ne fut pas, a beaucoup pres, aussi grand
qu'il devait etre, suivant l'usage ordinaire, et en consequence des
lettres que la regente leur avait fait ecrire pour les y inviter; mais
elle ne laissa pas de faire faire la ceremonie, par les conseils du
chancelier et du legat, le retardement paraissant dangereux, surtout
dans ces temps-la, ou on la regardait comme essentielle a la royaute.
La cour, et tous ceux qui devaient assister a cette ceremonie, s'etaient
rendus a Reims. Thibaud, comte de Champagne, etait en chemin pour s'y
trouver; mais, comme il approchait de la ville, on l'envoya prier de n'y
pas entrer, a cause du bruit faux, mais facheux, qui courait de lui,
qu'il avait fait empoisonner le feu roi. La comtesse sa femme fut
neanmoins de la fete, ainsi que la comtesse de Flandre, qui se
disputerent entre elles le droit de porter l'epee devant le roi, comme
representant leurs maris absens. Mais, sur le refus qu'on leur en fit,
elles consentirent que Philippe, comte de Boulogne, oncle du roi, eut
cet honneur, sans prejudice de leurs droits, ou plutot de ceux de leurs
maris.
L'affront qu'on venait de faire au comte de Champagne ne pouvait
manquer, vu son caractere brouillon, de le jeter dans le parti des
factieux, et il semble qu'il eut ete de la prudence de ne lui en pas
donner l'occasion. Mais ou l'on savait qu'il y etait deja, ou la
reine regente ne se crut pas assez d'autorite pour obtenir des grands
seigneurs assembles qu'il n'en fut pas exclu: peut-etre aussi ne
fut-elle pas fachee de voir mortifier un seigneur qui avait eu la
hardiesse de lui temoigner de l'amour.
Quoi qu'il en soit, il fut un des premiers qui fit ouvertement des
preparatifs pour la revolte, de concert avec deux autres seigneurs
mecontens: c'etaient Pierre de Dreux, comte de Bretagne, surnomme
_Mauclerc_[1], auquel Philippe-Auguste avait fait epouser l'heritiere de
ce comte; et Hugues de Lusignan, comte de la Marche, qui avait epouse
Isabelle, fille d'Aymard, comte d'Angouleme, veuve de Jean-Sans-Terre,
roi d'Angleterre, mere de Henri III, qui y regnait alors.
[Note 1: C'est-a-dire, suivant le langage du temps, _homme malin et
mechant_.]
Comme l'archeveche de Reims etait alors vacant, ce fut de Jacques de
Bazoche, son suffragant, eveque de Soissons, que Louis recut cette
onction qui rend les rois sacres pour les peuples. Quoiqu'il fut encore
bien jeune, il etait deja assez instruit pour ne pas regarder cette
action comme une simple ceremonie[2]. Il ne put faire, sans trembler, le
serment de n'employer sa puissance que pour la gloire de Dieu, pour la
defense de l'Eglise et pour le bien de ses peuples. Il s'appliqua ces
paroles qui commencent la messe ce jour-la, et dont David se servait
pour dire: _Qu'il mettait en Dieu toute sa confiance, et qu'il
s'assurait d'etre exauce_.
[Note 2: Joinville, p. 15.]
Comme cette ceremonie est trop connue pour nous arreter a la decrire, je
dirai seulement que, lorsqu'elle fut finie, on fit asseoir le roi sur un
trone richement pare, que l'on mit entre ses mains le sceptre et la main
de justice, et qu'ensuite tous les grands seigneurs et prelats, qui
etaient presens, lui preterent serment de fidelite, ainsi qu'a la reine
sa mere, pour le temps que sa regence durerait.
Des le lendemain, la reine partit pour ramener le roi a Paris; elle
souhaita qu'il n'y eut aucunes marques de rejouissances, comme il n'y en
avait point eu a Reims: car, quelque satisfaction qu'elle eut de voir
regner son fils, rien n'effacait de son coeur le regret dont elle etait
penetree de la perte qu'elle venait de faire. D'ailleurs l'affliction
etait si generale, que les grands et le peuple n'eurent pas de peine a
suspendre les mouvemens de leur joie, et la sagesse de la regente ne lui
permettait pas de perdre en vains amusemens un temps dont elle avait
besoin pour arreter et eteindre les factions qui se formaient dans
l'etat.
_Caractere de la regente_.
Blanche de Castille etait une princesse dont la prudence, la presence
d'esprit, l'activite, la fermete, le courage et la sage politique,
rendront a jamais la memoire chere et respectable aux Francais. Elle
s'appliqua uniquement a dissiper les orages qui se formaient contre
l'etat: elle n'eut d'autres vues que de conserver a son fils les
serviteurs qui lui etaient restes fideles, de lui en acquerir de
nouveaux, et de prevenir les dangereux desseins de ses ennemis. Les
seigneurs de la cour se ressentirent de ses bienfaits, et tout le monde
de ses manieres obligeantes et naturelles qu'elle employait pour gagner
les coeurs qui y etaient d'autant plus sensibles, qu'elle accompagnait
ses graces du plus parfait discernement.
Comme le comte de Boulogne etait un des plus puissans seigneurs de
l'etat, et celui dont le roi pouvait attendre plus de secours ou
de traverses, elle n'oublia rien pour le mettre dans ses interets.
Philippe-Auguste lui avait donne le comte de Mortain; mais Louis VIII
s'en etait reserve le chateau, en confirmant ce don. Blanche commenca
par le lui remettre, et lui rendit en meme temps le chateau de
l'Isle-Bonne, que le feu roi s'etait pareillement reserve; et, dans la
suite, elle lui ceda encore l'hommage du comte de Saint-Pol, comme une
dependance de celui de Boulogne.
La reine Blanche traita avec la meme generosite Ferrand, comte de
Flandre. Philippe-Auguste l'avait fait prisonnier a la bataille de
Bouvines, et n'avait pas voulu lui rendre sa liberte, a moins qu'il
ne payat une rancon de cinquante mille livres, somme alors
tres-considerable, et qu'il ne donnat pour surete Lille, Douai et
l'Ecluse. La regente, de l'avis des grands du royaume, rendit au comte
sa liberte, et lui fit remise de la moitie de sa rancon, a condition
de laisser seulement pendant dix ans, entre les mains du jeune roi, la
citadelle de Douai. Ce bienfait l'attacha si fortement aux interets de
la reine et de son fils, que rien ne put l'en ecarter, et qu'il resista
constamment a toutes les sollicitations des seigneurs mecontens.
Cependant le comte de Champagne avait leve le premier l'etendard de la
revolte: il avait fait une ligue avec les comtes de Bretagne et de la
Marche. Ils avaient commence par faire fortifier et fournir de munitions
de guerre et de bouche les chateaux de Beuvron en Normandie, et de
Bellesme dans le Perche, dont le feu roi avait confie la garde au comte
de Bretagne.
La regente, usant de la plus grande diligence, avant que les mecontens
fussent en etat de se mettre en campagne, assembla promptement une
armee assez nombreuse pour accabler le comte de Champagne. Elle fut
parfaitement secondee par Philippe, comte de Boulogne, oncle du roi; par
Robert, comte de Dreux, frere du comte de Bretagne; et par Hugues IV,
duc de Bourgogne. Elle marcha avec eux, accompagnee du roi son fils,
en Champagne, contre le comte Thibaud. Ce seigneur, surpris de cette
diligence, mit les armes bas, et eut recours a la clemence du roi qui
lui pardonna, et le recut en ses bonnes graces.
C'est sur cette reconciliation si prompte, et principalement sur les
discours perfides d'un auteur anglais[1], qu'il a plu a quelques-uns de
nos ecrivains d'orner, ou plutot de salir leur histoire de l'episode
imaginaire des amours du comte de Champagne et de la reine regente. Le
plaisir de mal parler des grands, et de se faire applaudir par des gens
corrompus, dont notre siecle n'est pas plus exempt que les autres, donne
la vogue a ces sortes de fables; mais celles-la ne furent point capables
de fletrir la reputation d'une reine a laquelle notre histoire a, dans
tous les temps, rendu la justice qu'elle meritait. D'ailleurs les
historiens anglais, et surtout Matthieu Paris, moine benedictin,
croyaient, par ces traits de malignite, venger leur roi Henri III des
avantages que les Francais, sous la conduite de la reine Blanche,
avaient remportes sur lui, lorsqu'ayant pris, comme je le dirai dans la
suite, le parti des mecontens, il fut renvoye dans son ile, apres avoir
vu detruire son armee, et depense beaucoup d'argent. A la verite,
suivant les memoires de ce temps-la, il y a lieu de penser que le comte
de Champagne avait concu de l'inclination pour cette princesse; mais on
n'y voit rien qui puisse persuader qu'elle y ait jamais repondu, et l'on
y trouve meme le contraire. Elle meprisa le comte, le plus volage et le
plus frivole seigneur de son temps, et le laissa se consoler par les
vers et les chansons dont il ornait les murs de son chateau de Provins.
[Note 1: Matthieu Paris.]
Le parti revolte, etant fort affaibli par le retour du comte de
Champagne sous l'obeissance du roi, la regente fit marcher aussitot
l'armee au-dela de la Loire, contre les deux autres chefs. Le roi les
fit citer deux fois devant le parlement. N'ayant pas obei, et etant
cites une troisieme fois, ils se rendirent a Vendome, ou etait le roi.
Comme ils n'avaient point d'autre ressource que la misericorde de ce
prince pour eviter le chatiment qu'ils meritaient, ils y eurent recours.
La bonte du roi, la necessite de menager les autres seigneurs, parens ou
amis des deux comtes, l'esperance de retablir plus promptement, par les
voies de la douceur, la tranquillite de l'etat, engagerent la regente a
faire obtenir du roi, non seulement leur pardon, mais encore des graces
et des conditions tres-avantageuses par un traite que le roi fit avec
eux.
D'abord, pour ce qui regardait le comte de la Marche, il fut conclu
qu'Alfonse de France, frere du roi, epouserait Elisabeth, fille de ce
comte, dont le fils aine, Hugues de la Marche, epouserait Elisabeth de
France, soeur du roi. Il fut encore convenu que le roi ne pourrait faire
la paix avec le roi d'Angleterre, sans y comprendre le comte. Celui-ci,
de sa part, ceda ses pretentions sur le Bordelais et sur la ville de
Langes, moyennant une somme d'argent payable en plusieurs annees, en
dedommagement du douaire de la reine d'Angleterre, femme du comte, saisi
par les Anglais.
A l'egard du comte de Bretagne, il fut convenu qu'Iolande, sa fille,
epouserait Jean de France, frere du roi; que, jusqu'a ce que Jean
eut atteint vingt-un ans (il n'en avait alors que huit), le comte de
Bretagne aurait la possession d'Angers, de Beauge, de Beaufort et de la
ville du Mans; qu'il donnerait en dot a sa fille, Bray, Chateauceau,
avec les chateaux de Beuvron, de la Perriere et de Bellesme, a condition
qu'il jouirait de ces trois dernieres places le reste de sa vie, et quil
ne ferait aucune alliance avec Henri, roi d'Angleterre, ni avec Richard,
son frere. Aussitot apres ce traite, le comte de Bretagne, pour prouver
son attachement aux interets du roi, marcha avec Imbert de Beaujeu,
connetable de France, contre Richard, frere du roi d'Angleterre,
l'empecha de rien entreprendre sur les terres de France, et l'obligea
de se retirer. Le roi d'Angleterre sollicita en vain les seigneurs de
Normandie, d'Anjou et du Poitou, de prendre les armes en sa faveur;
mais, comme aucun d'eux n'osa se declarer, il fut oblige de faire une
treve pour un an, qu'il obtint par la mediation du pape Gregoire IX, qui
venait de succeder a Honore III.
Les choses etant ainsi pacifiees, la regente renouvela les traites faits
sous les precedens regnes, avec l'empereur Frederic II, et avec Henri
son fils, roi des Romains, par lesquels ils s'engageaient a ne prendre
aucune liaison avec l'Angleterre contre la France. Elle employa tous ses
soins pour se maintenir en bonne intelligence avec les princes allies de
la France, pour s'attacher le plus qu'elle pourrait de seigneurs vassaux
de la couronne, et elle fut toujours attentive a prevenir et arreter,
dans leur naissance, les entreprises des esprits brouillons; car elle ne
devait pas compter qu'ils en demeurassent a une premiere tentative; ils
en avaient tire trop d'avantages, et l'esprit de faction s'apaise bien
moins par les bienfaits, qu'il ne s'anime par l'esperance d'en extorquer
de nouveaux.
_Education de Louis._
Quoique la conduite des affaires de l'etat donnat beaucoup d'occupation
a la reine regente, cependant elle savait encore trouver assez de temps
pour donner ses soins a l'education du prince son fils, a laquelle elle
presidait elle-meme. Les historiens contemporains ont neglige de nous
apprendre quel etait le gouverneur de Louis: nous devons croire que la
reine en faisait les principales fonctions. Nous ignorons aussi le nom
et les qualites de son precepteur, qu'on ne lui donna que fort tard,
suivant l'usage de ce temps-la; mais, quel qu'il fut, il est certain que
les voies lui etaient bien preparees par les soins que la reine regente
en avait deja pris. Nous voyons dans les Memoires du sire de Joinville,
auteur contemporain et confident de Louis, qu'elle n'epargna rien pour
mettre aupres de son fils les personnes les plus capables pour la vertu
et pour la science. De la part du jeune prince, la docilite, la douceur,
le desir de profiter, la droiture de l'esprit, et surtout celle du
coeur, rendaient aisee une fonction si epineuse et si difficile.
La reine s'attacha surtout a l'instruire, des son bas age, de la
connaissance de Dieu, et des veritables vertus dont il est le modele.
Aussi n'oublia-t-il jamais ce que sa mere lui avait dit un jour,
lorsqu'il etait encore jeune: _Mon fils, vous etes ne roi; je vous aime
avec toute la tendresse dont une mere est capable; mais j'aimerais mieux
vous voir mort, que de vous voir commettre un peche mortel._ Il grava
ces instructions si profondement dans son coeur, qu'il donna toujours a
l'exercice de la religion et a la retraite, les momens qu'il derobait
aux fonctions de la royaute.
On n'oublia pas en meme temps de lui procurer les instructions qui
peuvent contribuer a former l'esprit, mais, selon qu'on le pouvait faire
dans ce siecle-la, ou l'ignorance etait prodigieuse, meme parmi les
ecclesiastiques. On rapporte comme un eloge de ce prince, qu'il savait
ecrire (car les plus grands seigneurs ne savaient pas meme signer leur
nom), qu'il entendait tres-bien le latin de l'Ecriture-Sainte, et les
ouvrages des Peres de l'Eglise, qui ont ecrit dans cette langue.
Pour ce qui est de l'histoire, il savait celle des rois ses
predecesseurs, rapportee dans les chroniques particulieres de leurs
regnes, qui, quoique tres-imparfaites, nous ont neanmoins conserve les
actions les plus memorables des princes des deux premieres races de
la monarchie. On y trouve la connaissance de leurs vertus et de leurs
defauts, qui fournissait des exemples pour apprendre a pratiquer les
unes et eviter les autres.
On lui proposa surtout pour modele le roi Philippe-Auguste, son aieul,
un des plus grands rois de la monarchie. Ce prince etait monte sur le
trone, dans un age a peu pres pareil a celui de Louis, et dans les memes
circonstances. La reine Blanche, sa mere, lui fit prevoir le mauvais
effet que pouvait produire l'idee de sa jeunesse sur les esprits mutins
et brouillons de son royaume. Elle s'appliqua a lui faire eviter les
defauts des jeunes gens de son age, et surtout l'inapplication, l'amour
de l'oisivete et du plaisir. Elle lui donna connaissance de toutes
les affaires; elle ne decida jamais rien d'important sans le lui
communiquer; et, dans les guerres qu'elle eut a soutenir, elle le fit
toujours paraitre a la tete de ses troupes, accompagne des seigneurs les
plus braves et les plus experimentes.
La reine se donnait en meme temps de pareils soins pour l'education de
ses autres enfans. Ils etaient quatre; savoir: Robert, qui fut depuis
comte d'Artois; Jean, comte d'Anjou; Alfonse, comte de Poitiers, et
Charles, comte de Provence. Chacun recevait les instructions dont son
age pouvait etre capable. L'exemple de leur frere aine leur donnait une
emulation qui les excitait a lui ressembler, en acquerant les memes
connaissances, et pratiquant les memes vertus.
La reine Blanche reussit encore a persuader a ses enfans, que leur plus
grand bonheur dependait de la parfaite union qui devait regner entre
eux: ils profiterent si bien des avis de cette sage mere, que ces
princes furent penetres toute leur vie, pour le roi, leur frere aine, de
cette amitie tendre et respectueuse qui fait ordinairement la felicite
des superieurs et des inferieurs; comme, de sa part, Louis les traita
toujours avec la plus grande bonte, moins en roi qu'en ami. Lorsque ses
freres commencerent a etre capables d'occupations serieuses, il les
admit dans ses conseils; il les consultait dans les affaires qui se
presentaient, et prenait leur avis. Ils commandaient dans ses armees des
corps particuliers de troupes, a la tete desquels ils ont tres-souvent
fait des actions dignes de la noblesse de leur naissance. Ils etaient,
pour ainsi dire, les premiers ministres du roi. Ils partageaient avec
lui les fonctions penibles de la royaute, et contribuaient unanimement a
la gloire de l'Etat et au bonheur des peuples.
Pendant que la reine Blanche donnait tous ses soins a l'education de
ses enfans, elle etait encore occupee a rendre inutiles les nouvelles
entreprises des esprits brouillons, et surtout de ceux dont je viens
de parler. Ils n'etaient pas rentres sincerement dans leur devoir; ils
avaient ete forces par la prudence et l'activite de la regente de se
soumettre, et les graces qu'elle leur avait fait accorder par le roi,
au lieu de les satisfaire, n'avaient fait qu'augmenter le desir d'en
obtenir de nouvelles.
L'union de Philippe, comte de Boulogne, oncle du roi, avec la reine
regente, etait pour eux un frein qui les arretait: ils entreprirent
de le rompre, et ils s'y prirent de la maniere qu'il fallait pour y
reussir. Ils lui firent representer qu'etant celui de tous les princes
qui, apres les freres du roi, etait son plus proche parent, etant fils
de Philippe-Auguste, c'etait un affront pour lui que la regence du
royaume fut en d'autres mains que les siennes, et surtout en celles
d'une femme, et d'une femme etrangere qui, par ces deux raisons, devait
etre exclue du gouvernement du royaume de France: ils l'assurerent de
leurs services pour soutenir son droit, s'il voulait le faire valoir.
Le comte Philippe avait epouse Mathilde, fille du vieux comte de
Boulogne, qui avait ete fait et reste prisonnier de Philippe-Auguste,
depuis la bataille de Bouvines; et le gendre, pendant la prison de son
beau-pere, avait ete investi de tous les biens du comte. C'etait sans
doute ce qui avait tenu jusqu'alors le gendre attache aux interets du
roi et de la regente: car, si le vieux comte de Boulogne etait sorti
de prison en meme temps que le comte de Flandre, il aurait pu causer
beaucoup d'embarras a Philippe son gendre, et il est vraisemblable que
c'etait cette raison qui avait empeche la regente, apres la mort du roi
son epoux, de donner la liberte au vieux comte de Boulogne. Celui-ci en
mourut de chagrin, ou de desespoir, car le bruit courut qu'il s'etait
donne la mort. Philippe, apres cet evenement, n'ayant plus le motif
qui lui avait jusqu'alors fait menager la regente, se trouva dispose
a ecouter les mauvais conseils qu'on lui donnait pour s'emparer de la
regence.
Il concerta avec plusieurs seigneurs le projet de se saisir de la
personne du roi, qui se trouvait dans l'Orleanais. Ils avaient resolu
d'executer ce complot sur le chemin d'Orleans a Paris, lorsque le roi
retournerait dans sa capitale. Ce prince, en ayant ete averti par le
comte de Champagne, se refugia a Montlhery, d'ou il fit sur-le-champ
avertir la reine sa mere, et les habitans de Paris. Blanche en fit
partir promptement tous ceux qui etaient capables de porter les armes,
et tout le chemin, depuis Paris jusqu'a Montlhery, fut aussitot occupe
par une nombreuse armee et une foule incroyable de peuple, au milieu de
laquelle le roi passa comme entre deux haies de ses gardes. Ce n'etait
qu'acclamations redoublees, et que benedictions, qui ne cesserent point
jusqu'a Paris. Le sire de Joinville rapporte que le roi se faisait
toujours un plaisir de se souvenir et de parler de cette journee, qui
lui avait fait connaitre l'amour que ses peuples lui portaient. Les
seigneurs conjures qui s'etaient rendus a Corbeil pour l'execution de
leur dessein, voyant leur coup manque, firent bonne contenance, et,
traitant de terreur panique la precaution que le roi avait prise, ils
se retirerent pour former un nouveau projet de revolte, qui n'eclata
cependant que l'annee suivante.
Ce fut pendant la tranquillite que procura dans le royaume
l'accommodement avec les seigneurs mecontens, dont je viens de
parler, que la regente termina une autre affaire importante, dont la
consommation fut tres-glorieuse et fort utile pour le royaume, ayant
procure la reunion a la couronne du comte de Toulouse et de ses
dependances.
Le pape sollicitait vivement la regente de ne point abandonner la cause
de la religion, et de continuer a reduire les Albigeois, dont la mort du
roi son mari avait arrete la ruine totale. Le legat, pour ce sujet,
fit payer par le clerge une grosse contribution que la reine employa
utilement. Elle procura des secours a Imbert de Beaujeu, dont la
prudence et l'activite avaient conserve les conquetes qu'on avait faites
sur ces heretiques. Ayant recu un nouveau renfort, il fatigua tellement
les Toulousains par ses courses continuelles aux environs de leur ville,
par les alarmes qu'il leur donnait sans cesse, qu'il les mit enfin a
la raison, et obligea le comte de Toulouse a rentrer dans le sein de
l'Eglise, et a abandonner les Albigeois.
Le cardinal de Saint-Ange, qui etait revenu en France depuis quelque
temps, profita de la consternation des Toulousains: il leur envoya
l'abbe Guerin de Grand-Selve, pour leur offrir la paix. Ils repondirent
qu'ils etaient prets a la recevoir; et, sur cette reponse, la regente
leur ayant fait accorder une treve, on commenca a traiter a Baziege,
aupres de Toulouse, et, peu de temps apres, la ville de Meaux fut
choisie pour les conferences. Le comte Raymond s'y rendit avec plusieurs
des principaux habitans de Toulouse. Le cardinal-legat et plusieurs
prelats s'y trouverent aussi. La negociation ayant ete fort avancee dans
diverses conferences, l'assemblee fut transferee a Paris, pour terminer
entierement l'affaire en presence du roi.
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