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Histoire de St. Louis, Roi de France by Richard de Bury



R >> Richard de Bury >> Histoire de St. Louis, Roi de France

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Les moeurs, objet si digne de l'attention des rois, quelquefois trop
neglige, eurent toujours la premiere part aux soins de saint Louis. Tout
ce qui ressentait la licence etait proscrit sous diverses peines; les
spectacles etaient permis, mais ce qui pouvait causer quelque scandale
en etait severement banni.

On vit sous son regne des ecrits sur la religion, des ouvrages
philosophiques, des poemes, des romans; mais on n'y voyait rien qui
respirat la sedition, l'impiete, le materialisme, le fanatisme, le
libertinage. D'abord il avait chasse les femmes de mauvaise vie, tant
des villes que des villages; convaincu ensuite de la maxime de saint
Thomas, que ceux qui gouvernent sont quelquefois obliges de souffrir
un moindre mal pour en eviter un plus grand, il prit le parti de les
tolerer; mais, pour les faire connaitre et les couvrir d'ignominie, il
determina jusqu'aux habits qu'elles devaient porter, fixa l'heure de
leur retraite; et designa certaines rues et certains quartiers pour leur
demeure. La pudeur, si naturelle au sexe, vint au secours des lois;
plusieurs eurent honte d'un genre de vie qui les notait de tant
d'infamie. Un grand nombre se convertirent, et se retirerent dans une
maison de filles penitentes, qui etait ou l'on a vu depuis l'hotel de
Soissons.

On a parle de son attention pour la surete des grands chemins; il voulut
encore y joindre la commodite. S'il n'eut pas le bonheur de les porter a
ce point de perfection ou nous les voyons aujourd'hui, il eut du moins
la gloire de les avoir rendus plus praticables qu'ils n'avaient ete sous
ses predecesseurs. Souvent il envoyait des commissaires pour veiller a
ce que les rivieres fussent navigables. Enfin, rien n'etait oublie,
ni pour les reglemens, ni pour l'execution, qui est encore plus
essentielle.

Tant de soins, en etablissant l'ordre dans l'etat, en assuraient la
tranquillite; ils repandirent l'abondance dans le royaume. C'est peu
dire; ils augmenterent les revenus de la couronne: ce qu'on peut
regarder comme un chef-d'oeuvre de politique. Ce ne fut pas, en effet,
par les impositions extraordinaires que le monarque s'enrichit; on ne
les connaissait presque pas dans ces anciens temps. Alors, la richesse
de nos rois, comme celle des seigneurs, ne consistait qu'en terres, en
redevances, en confiscations, en peages, tant pour la sortie que pour
l'entree des marchandises. On les voyait, a la verite, quelquefois
exiger des decimes sur le clerge; d'autres fois, lever une espece de
taille sur les peuples de leurs domaines; mais Louis, persuade que ce
qui est a charge aux sujets, ne peut etre avantageux au prince, loin de
passer les bornes, fut toujours en garde contre les vexations nuisibles
a l'etat.

Cette sage conduite repeupla la France, que les desordres des regnes
precedens avaient rendue presque deserte. On venait de tous cotes
chercher ce qu'on ne trouvait pas ailleurs, l'aisance, la justice et la
paix. Le commerce reprit une nouvelle vie; rien ne demeurait inutile:
chacun faisait valoir ce qu'il possedait. "Finalement, dit Joinville[1],
le royaume se multiplia tellement pour la bonne droiture qu'on y voyoit
regner, que le domaine, censive, rentes et revenus du roi, croissoient
tous les ans de moitie."

[Note 1: Joinville, p. 124.]

Ce prince, ennemi de toute violence, etait pret a sacrifier ses droits,
lorsqu'il y avait l'ombre de doute. C'est ainsi que, dans un parlement,
on le vit ordonner qu'un banni de Soissons, a qui il avait fait grace,
ne laisserait pas de garder son ban, parce que les habitans de cette
ville lui remontrerent que c'etait donner atteinte a leurs privileges.
On admira la meme moderation lorsque, dans un autre parlement, il fut
decide qu'il ne lui appartenait pas, pendant la vacance du siege de
Bayeux, de conferer les benefices de l'eglise du Saint-Sepulcre de Caen:
aussitot il revoqua la nomination qu'il avait deja faite a une de ces
prebendes. Rare exemple, qui apprend aux rois que l'autorite doit
toujours ceder quand la justice parait!

Mais l'heroisme de cette inflexible droiture eclata surtout dans une
affaire qu'il eut avec l'eveque d'Auxerre. On avait mis, par ses ordres,
sur le pont de cette ville, quelques poteaux ou l'on avait arbore les
fleurs de lis; le prelat les fit arracher de son autorite privee:
c'etait un attentat contre les lois qui defendent de se faire justice
soi-meme. Cependant Louis avait entrepris sur ses droits; cette raison
fut suffisante pour lui faire pardonner ce qu'il y avait d'irregulier
dans le procede de l'eveque. C'est cet amour inviolable de l'ordre,
qui lui merita l'estime, la confiance et le respect de toute l'Europe.
L'Angleterre lui en donna une preuve bien glorieuse, en le choisissant
pour arbitre de ses differens: heureuse si elle s'en fut rapportee a son
jugement! Ce trait d'histoire exige quelque detail.

Il y avait plusieurs annees que les barons d'Angleterre, irrites
des prodigalites de leur roi, l'avaient oblige de jurer a Oxfort
l'observation de la grande chartre, que les uns regardent comme le
frein, les autres comme l'aneantissement de l'autorite royale.
Henri, menace secretement d'une prison perpetuelle, fit plus encore;
non-seulement il souscrivit a l'eloignement de ses quatre freres, les
seigneurs de la Marche, en qui il avait mis toute sa confiance[1], mais
meme il avait consenti que l'on choisit vingt-quatre seigneurs pour
travailler a la reforme du gouvernement; que ce qui serait determine
dans ce conseil, a la pluralite des voix, fut inviolablement execute;
qu'on remit entre leurs mains tous les chateaux et toutes les places
fortes du royaume, pour en confier la garde a qui ils jugeraient a
propos; enfin, qu'ils nommassent chaque annee les justiciers, les
chanceliers et les autres principaux officiers de l'etat.

[Note 1: Matthieu Paris, _Mat. Vestm. Kuiglon._]

C'etait proprement le mettre en tutelle, et ne lui laisser que le nom
de roi: terribles pronostics[1] de ce que ses successeurs auraient a
craindre des communes, s'il est vrai, comme on l'assure, que c'est
ici la premiere fois qu'elles ont ete admises dans le parlement
d'Angleterre. Du moins, est-il certain que le monarque demeura alors a
la discretion de ses barons, dont le plus accredite etait le comte de
Leycester, Francais de naissance, beau-frere de Henri par son mariage
avec la comtesse du Perche, digne fils du fameux Simon de Montfort, par
cette inflexibilite de caractere que rien ne peut detourner d'un premier
dessein. Bientot les ligues se virent maitres de toutes les villes du
royaume, et de la capitale meme, dont les principaux bourgeois signerent
l'acte d'adjonction. Le roi des Romains, Richard, frere du monarque,
fut aussi contraint de jurer, tant pour lui que pour ses descendans,
d'observer les arretes _que le nouveau conseil du roi avait faits pour
la gloire de Dieu et le bien de l'etat_.

[Note 1: _Rap. Thoyr._, liv. 2, p. 473.]

L'infortune Henri, depouille de son autorite, se voyait force
d'approuver tout ce qui plaisait aux vingt-quatre. Dans cette extremite,
il se jeta dans la tour de Londres, s'y fortifia, et se servit de
l'argent qu'il avait amasse depuis long-temps, pour regagner les
bourgeois et pour y lever des soldats. Un jour qu'il etait sorti pour
aller se promener sur la Tamise, une tempete qui s'eleva tout-a-coup,
l'obligea de se faire mettre a terre au lieu le plus prochain. Il
se trouva par hasard que c'etait precisement a l'hotel du comte de
Leycester, qui le recut a la descente du bateau, et lui dit, pour le
rassurer, qu'il n'y avait rien a craindre, puisque l'orage etait deja
passe. _Non, non_, lui repondit le monarque en jurant, _la tempete n'est
point passee; et je n'en vois point que je doive craindre plus que
vous_. Il avait ecrit au pape, pour le prier de l'absoudre du serment
fait a Oxfort; il l'obtint d'autant plus aisement, que, depuis la
reforme, les Italiens ne touchaient plus rien des benefices qu'ils
avaient en Angleterre. Aussitot il assemble un parlement, qu'il ouvre et
ferme tout a la fois par cette declaration: "Qu'il ne se croyoit plus
oblige de tenir sa parole, puisqu'on n'executoit point ce qu'on lui
avoit promis; qu'au lieu des tresors qui devoient remplir son epargne,
il se trouvoit seul dans l'indigence, tandis que les vingt-quatre
epuisoient l'etat pour s'enrichir; qu'il etoit temps qu'il reprit le
personnage de roi, et que ses sujets rentrassent dans le devoir; qu'il
ne les avoit mandes que pour leur donner le choix de l'obeissance ou
de la guerre." C'etait parler veritablement en roi; mais pour soutenir
cette demarche, il fallait de la fermete. Henri etait le plus faible de
tous les hommes. Ce discours neanmoins parut, pour le moment, produire
un bon effet; toute l'assemblee donna les mains a la revocation du
_convenant_: c'est ainsi qu'on appelait l'arrete d'Oxfort. Le seul comte
de Leycester osa tenir ferme, et bientot sut regagner la plus grande
partie des barons. Si l'on en croit ses panegyristes, _ce fut la dignite
inviolable du serment qui le rendit inflexible_: ce qui leur fournit la
matiere d'un grand eloge. Mais un serment contraire a la loi peut-il
jamais obliger? Celui que Leycester avait fait autrefois, en pretant foi
et hommage a son roi, etait-il moins sacre que celui qu'il avait fait en
se soustrayant a l'obeissance?

Tout semblait dispose a la guerre. Ce n'etait partout qu'assemblees
tumultueuses, la plupart contraires aux interets du prince. On courut
enfin aux armes de tous cotes, et de part et d'autre on ne s'occupa que
des moyens de se surprendre. Henri manqua d'etre pris dans Winchester.
Edouard son fils, qui, d'abord, sans qu'on sache pourquoi, prit le parti
des ligues, qu'ensuite il abandonna de meme, fut arrete a Kingston, et
force de livrer Windsor, d'ou il etait sorti imprudemment. Le comte de
Leycester se trouva lui-meme dans un grand embarras en un faubourg de
Londres, et serait infailliblement tombe au pouvoir du roi, si les
bourgeois, apres avoir force les portes du pont, ne lui eussent facilite
sa retraite dans la ville, ou l'on tendit aussitot les chaines. Alors
les barons ne menagerent plus rien, renouvelerent leurs sermens avec
les plus horribles execrations, et se firent couper les cheveux pour se
reconnaitre. On n'entendait parmi le peuple que ces discours seditieux:
"Qu'ils ne vouloient point d'un roi esclave du pape et vassal de la
France, qu'ils sauraient bien se conduire sans lui; qu'il pouvoit aller
gouverner sa Guyenne, et rendre fidelement au monarque Francois le
service qu'il lui avoit jure." Insolences trop ordinaires a la populace,
surtout en Angleterre.

_Louis est choisi pour arbitre entre le roi et les barons d'Angleterre_.

Quelques gens sages des deux partis chercherent differentes voies de
conciliation, mais toujours inutilement. On etait convenu que toute
la cour, et les principaux ligues se trouveraient a Boulogne, pour y
discuter leurs pretentions reciproques devant le roi de France. On
s'y rendit en effet de part et d'autre; on disputa beaucoup, et on
ne conclut rien. On proposa enfin de s'en remettre a l'arbitrage du
monarque francais, et de se soumettre, sans restriction, a ce qu'il
ordonnerait. Henri l'accepta sans peine, les barons avec repugnance, ne
voulant point d'un roi pour juge dans une cause qui semblait etre celle
de tous les rois. Tout le monde cependant y consentit, et, des deux
cotes, on s'engagea par de grands sermens et par des actes solennels. Le
prince anglais, dans son compromis, date de Windsor, ou l'on voit les
sceaux d'Edouard, son fils aine, de Henri d'Allemagne, son neveu, et de
trente autres seigneurs, tant etrangers que regnicoles, jure sur son
ame, en touchant les saints evangiles[1], qu'il observera fidelement
ce que le roi de France decidera sur les statuts d'Oxfort. Les barons
(c'etaient les eveques de Londres et de Worchester, Simon de Montfort,
comte de Leycester, trois de ses fils, et dix-huit autres seigneurs)
promettent la meme chose et de la meme maniere, s'obligeant, sous les
sermens les plus sacres, a executer de bonne foi ce qui sera ordonne.
On n'y met qu'une condition, c'est que le differend sera juge avant la
Pentecote.

[Note 1: Matthieu Paris, p. 992.]

Louis voulut bien se charger de l'arbitrage, et convoqua l'assemblee
dans la ville d'Amiens. Le roi et la reine d'Angleterre s'y rendirent
au jour marque, et les barons y envoyerent leurs deputes. L'affaire fut
agitee de part et d'autre avec beaucoup de force, le droit primitif
des peuples murement pese, le pouvoir transfere aux souverains par la
societe, scrupuleusement examine. On exposa, en faveur des sujets, qu'en
se donnant aux rois, ils n'avaient cherche qu'a posseder leurs biens et
leur vie dans une parfaite securite, non a les exposer en proie a la
cupidite ou a l'ambition; qu'un etat police n'etait point un compose
d'esclaves qu'on ne dut consulter sur rien, dont on put prodiguer
arbitrairement le sang et les tresors; enfin, que les articles d'Oxford
n'etaient qu'une interpretation, ou plutot une suite naturelle des lois
du royaume.

On demontra, d'un autre cote, que la dignite des rois n'est, ni un vain
titre, ni un nom de theatre et sans effet; que, charges de veiller
au bonheur, a la defense et a la gloire de la societe, il est de la
derniere consequence que leurs ordres soient inviolablement executes en
tout ce qui a rapport a ces objets si importans; que leurs droits ne
sont pas moins sacres que ceux de l'etat qu'ils gouvernent; que la
qualite de legislateur, toujours inseparable de la souverainete, ne
leur laisse d'autre juge de leurs actions que celui d'ou emane toute
puissance, en un mot, que le _convenant_ d'Oxford etait une infraction
formelle aux lois, un traite monstrueux, incapable de lier, quand meme
il aurait ete libre.

Louis, pleinement instruit de la nature des articles contestes,
sensiblement touche des maux qui en resultaient, tels que l'avilissement
de la majeste royale, la guerre allumee dans toute l'Angleterre, la
profanation des eglises, l'oppression, tant des etrangers que des
naturels du pays, prononca, en ces termes, qui marquent un juge
souverain et absolu, le celebre arret qui tenait l'Angleterre, la France
et toute l'Europe en suspens.

"Au nom du Pere, et du Fils, et du Saint-Esprit: Nous annullons et
cassons tous les statuts arretes dans le parlement d'Oxford, comme
des innovations prejudiciables et injurieuses a la dignite du trone:
dechargeons le roi et les barons de l'obligation de les observer:
declarons nul et de nulle valeur tout ce qui a ete ordonne en
consequence: revoquons et supprimons toutes les lettres que le roi peut
avoir donnees a ce sujet: ordonnons que toutes les forteresses qui sont
entre les mains des vingt-quatre seront remises en sa puissance et en sa
disposition: voulons qu'il puisse pourvoir a toutes les grandes charges
de l'etat; accorder retraite aux etrangers dans son royaume, appeler
indifferemment a son conseil tous ceux dont il connaitra le merite et
la fidelite: decernons et statuons qu'il rentrera dans tous les droits
legitimement possedes par ses predeceseurs; que, de part et d'autre,
on oubliera le passe; que personne ne sera inquiete ni recherche:
n'entendons pas neanmoins qu'il soit deroge, par ces presentes, aux
privileges, charges, libertes et coutumes qui avoient lieu avant que la
dispute se fut elevee."

On sent la sagesse d'un arret qui, en proscrivant toute innovation,
mettait a couvert les droits du prince et les privileges de la nation.
Plusieurs, en effet, frappes de l'equite d'un jugement qui
condamnait l'usurpation, sans rien faire perdre de ce qui etait du
incontestablement, renoncerent a la ligue, et rentrerent dans leur
devoir. Mais rarement, en matiere de faction, l'interet des chefs est
que les differends s'accommodent avec tant de promptitude:: les barons
voyaient tous leurs projets renverses; la plupart se plaignirent que
Louis avait agi, dans cette occasion, moins en philosophe eclaire qu'en
roi prevenu des prerogatives de la couronne, et declarerent hautement
qu'ils en appelaient a leur epee. Le comte de Leycester, plus mechant,
mais plus politique, pretendit que les statuts d'Oxford n'etant fondes
que sur la grande chartre, les confederes avaient gagne leur cause,
puisque, par ce prononce, ce precieux monument de leur liberte
subsistait en son entier. Ainsi, la guerre recommenca plus furieusement
que jamais. Henri, d'abord vainqueur en quelques rencontres, ensuite
vaincu et fait prisonnier au combat de Lewes, avec le prince Edouard
son fils, et le roi des Romains, son frere, fut contraint de jurer de
nouveau l'observation du funeste convenant. Alors l'ambitieux Montfort
se montra a decouvert; maitre de toute la famille royale, il sut en
tirer tout l'avantage que sa politique put lui suggerer. Ce meme homme,
qui, peu auparavant, ne se faisait aucun scrupule de desobeir au roi,
sous pretexte qu'il etait gouverne par de mauvais ministres, ne se
servait plus du nom de ce monarque, que pour faire respecter les ordres
qu'il en extorquait lui-meme. Cet ennemi pretendu du despotisme, qui
n'avait suscite tant d'affaires au malheureux Henri, que pour reprimer,
disait-il, la puissance arbitraire, trouvait fort mauvais qu'on n'obeit
pas a ce meme prince, depuis qu'il n'etait guide que par ses conseils.
C'est ainsi que les hommes changent de principes et de maximes, selon
leurs interets et selon les evenemens divers qui arrivent dans leurs
affaires.

Edouard cependant, echappe de sa prison, eut bientot rassemble une armee
superieure a celle des confederes. Aussitot il marche contre le comte
de Leycester qui avait toujours Henri en sa puissance, le joint pres
d'Evesham, lui presente la bataille, le defait, et delivre le roi son
pere: victoire d'autant plus complete, que le comte de Leycester, le
chef et l'ame de la rebellion, fut tue sur la place. On fit mille
outrages a son corps; il fut mutile, coupe en morceaux, et la tete
envoyee a la femme de Roger Mortimer, comme un temoignage certain que
son mari etait venge de cet ennemi.

Telle fut la fin malheureuse de Simon de Montfort, comte de Leycester,
qu'une facheuse affaire avec la reine Blanche, a laquelle il avait voulu
oter la regence, obligea de quitter la France, sa patrie, et qui trouva
le moyen, quoique etranger, de se rendre le plus puissant et le plus
redoutable seigneur d'Angleterre. Apres sa mort, tout se soumit, et ce
royaume commenca enfin a jouir de quelque tranquillite. Il ne l'avait
acquise que par le sang; dans la suite, il lui en couta beaucoup encore
pour l'affermir; juste punition de l'opiniatre resistance des barons,
qui se repentirent, mais trop tard, de ne s'en etre pas rapporte au
jugement de Louis.

Tous les regards de l'Europe etaient fixes sur la France, ou il se
negociait une affaire beaucoup plus importante: c'etait l'investiture du
royaume de Sicile, en faveur du comte d'Anjou, frere du roi. Ce royaume
avait ete envahi par Mainfroi, fils naturel de l'empereur Frederic II.
Il appartenait, par droit de succession, a Conradin, petit-fils de cet
empereur. Mais les papes, qui soutenaient que ce royaume etait un fief
du Saint-Siege, ne voulaient ni de Mainfroi, ni de Conradin, ni d'aucun
de la famille de Frederic, qu'ils regardaient comme l'implacable ennemi
des papes.

Le pape Innocent IV l'avait offert au comte d'Anjou, des l'annee 1252;
mais l'absence du roi son frere, et l'impuissance ou il etait dans cette
conjoncture, de soutenir une telle entreprise, la lui fit refuser. Cette
couronne fut ensuite offerte a Richard, frere du roi d'Angleterre, et
enfin a Edmond, second fils du meme roi, qui l'accepta. Toutefois
Urbain IV, qui avait succede a Innocent, suivant le dessein de ses
predecesseurs, ne se rebuta point, et voyant que l'embarras ou se
trouvait le roi d'Angleterre dans son royaume, l'empechait de penser a
rien faire pour la conquete de la Sicile, en faveur du prince Edmond,
il resolut d'offrir au roi de France cette couronne pour celui de ses
enfans auquel il lui plairait de la destiner; mais Louis refusa son
offre, pour ne pas prejudicier aux droits de Conradin, ou a ceux
d'Edmond d'Angleterre, qui en avait deja recu l'investiture. Malgre tous
ces refus, Urbain fit encore proposer cette couronne par Barthelemi
Pignatelli, archeveque de Cosence, au comte d'Anjou.

Quoique le roi n'eut accepte pour aucun de ses enfans l'investiture de
la Sicile, il ne s'opposa point aux droits que le comte d'Anjou, son
frere, acquerait sur ce royaume par la donation du pape, qui pretendait,
a cause de la felonie des princes de la famille de Frederic, etre en
droit de disposer de cet etat, comme d'un fief relevant du Saint-Siege.
Le roi, qui crut avec raison qu'il ne lui appartenait pas d'entrer dans
la discussion de droits, peut-etre aussi injustes d'une part que de
l'autre, laissa l'archeveque de Cosence negocier cette affaire avec le
comte d'Anjou.

Je n'entrerai point dans le detail des difficultes que ce prince put
avoir sur diverses circonstances de cette affaire, ni des conditions
auxquelles le pape lui donna l'investiture du royaume de Sicile. Je
dirai seulement que l'esperance d'une couronne, et les instances de la
comtesse Beatrix, femme du comte d'Anjou, qui voulait a quelque prix
que ce fut, etre reine comme ses trois autres soeurs, le firent passer
par-dessus toutes les difficultes.

Le comte d'Anjou partit de Marseille, le 15 mai 1265, sur une flotte
de trente galeres, avec plusieurs vaisseaux de transport. Apres avoir
essuye une violente tempete, il arriva heureusement, la veille de la
Pentecote, a Rome, ou il recut l'investiture du royaume de Sicile: elle
lui fut conferee par quatre cardinaux que le pape avait envoyes pour cet
effet. Il prit des ce moment le titre de roi de Sicile; mais il ne
fut couronne, avec Beatrix sa femme, que le jour des Rois de l'annee
suivante.

Charles ayant recu un renfort considerable de troupes, tant de ses
comtes de Provence et d'Anjou, que de plusieurs seigneurs francais
volontaires, qu'il avait engages par ses promesses a l'accompagner, et
qui se rendirent en Italie par les Alpes, se mit en campagne.

Mainfroi, de son cote, avec une armee plus forte que celle de Charles,
se mit en etat de lui resister. Mais, ayant reflechi sur le peril qui le
menacait, et redoutant la valeur de la noblesse francaise, il envoya des
ambassadeurs au pape pour lui faire des propositions de paix. Urbain
refusa de les entendre. Mainfroi en fit faire aussi a Charles: il
repondit a ceux qu'il lui envoya, _dites de ma part au soudan de
Lucerie_ (c'etait une ville tenue par les Sarrasins, qui etaient au
service de Mainfroi) _que devant qu'il soit peu de jours, il m'aura mis
en paradis, ou que je l'aurai envoye en enfer_.

Enfin apres plusieurs combats dans lesquels Charles eut toujours de
l'avantage, et apres s'etre rendu maitre de plusieurs villes, les deux
armees se joignirent dans la plaine de Benevent, ou apres un combat
tres-opiniatre celle de Mainfroi fut mise en deroute, et lui-meme y
perdit la vie. Les historiens du temps nous apprennent que Richard,
comte de Caserte, fut cause du malheur de Mainfroi, ayant quitte son
parti et livre aux Francais un passage important, pour se venger de
Mainfroi, qui etait son beau-frere, et dont il etait l'ennemi cache,
parce que ce prince avait abuse de la femme du comte. C'est ainsi que
souvent la justice divine dispose les choses de telle maniere, qu'un
crime est puni par un autre crime.

Pendant que Charles, comte d'Anjou, frere du roi, etait occupe, comme je
viens de le rapporter, a la conquete du royaume de Sicile, Louis, qui
n'y avait pris aucune part, toujours egal a lui-meme, continuait
de donner a la France le spectacle de ses vertus pacifiques et
bienfaisantes, qui sont en meme temps la gloire du prince et le bonheur
des peuples. Mais quelque ardent que fut son zele pour la justice,
jamais il ne l'emporta au-dela des bornes. La moderation la plus sage
fut toujours l'ame de ses actions: c'est ce qu'on remarque surtout au
sujet du droit d'asile. Un voleur avait ete pris par les officiers du
monarque dans l'eglise des Cordeliers de Tours; l'archeveque se recria
contre la pretendue profanation, et redemanda le coupable avec grand
bruit. Le roi voulut bien avoir egard a ses plaintes; il assembla un
parlement, ou, l'affaire scrupuleusement examinee, il fut ordonne que
le criminel serait reconduit a l'eglise; mais que les religieux, ou les
gens du prelat, l'en chasseraient aussitot, de maniere qu'il put etre
repris, sinon qu'on irait le saisir jusqu'aux pieds de l'autel. Par cet
expedient, Louis sut accorder ce qu'il devait a sa dignite, avec les
menagemens que les circonstances exigeaient pour des vassaux aussi
puissans, que jaloux de certains privileges contraires a la bonne police
et a la tranquillite des peuples, qu'il n'avait pas encore ete permis de
detruire.

_Mariage de Jean, fils du roi_.

Vers ce meme temps, Louis maria le prince Jean, dit Tristan, son
quatrieme fils, avec Jolande, fille ainee de Eudes IV, duc de Bourgogne,
comte de Nevers, du chef de sa femme. Il y eut quelques difficultes sur
la tutelle de la jeune epouse; les uns pretendaient qu'elle appartenait
incontestablement au prince son mari; les autres soutenaient que jusqu'a
ce qu'il eut vingt-un ans accomplis (il n'en avait alors que seize), il
devait demeurer avec sa femme et ses belles-soeurs sous la puissance
de son beau-pere, qui cependant jouirait de tout le bien. On trouva
le moyen de partager le differend; il fut arrete que Eudes aurait la
tutelle des trois cadettes, mais qu'il laisserait a son gendre, sous la
conduite du roi, l'administration des biens qui leur revenaient du chef
de leur mere. On n'y mit qu'une condition: c'est que le roi, apres avoir
preleve les frais necessaires pour cette gestion, remettrait fidelement
l'excedant pour l'entretien des princesses qui etaient sous la garde de
leur pere. Le duc de Bourgogne, qui avait amene sa fille a Paris pour
la celebration des noces, accepta cet accord au nom de son fils, qui,
depuis un an, etait parti pour la Palestine, d'ou il ne revint pas.
Lorsque le roi eut appris sa mort, il fit un voyage a Nevers, pour
mettre le jeune prince Tristan en possession du comte de Nevers, qu'il
venait d'acquerir par son mariage.

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