Contes des fees by Robert de Bonnieres
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CONTES
DES FEES
PAR
ROBERT DE BONNIERES
INTRODUCTION
En ce temps-la vivaient le Roi Charmant,
Serpentin-Vert et Florine ma-mie,
Et, dans sa tour pour cent ans endormie,
Dormait encor la Belle-au-Bois-Dormant.
C'etait le temps des palais de feerie,
De l'Oiseau Bleu, des Pantoufles de vair,
Des longs recits dans les longs soirs d'hiver:
Moins sots que nous y croyaient, je vous prie.
LE ROSIER ENCHANTE
COMMENT UNE GENTILLE FEE ETAIT RETENUE DANS UN
ROSIER, ET COMMENT ELLE OFFRIT SON
AMOUR A JEANNOT
Jeannot, un soir, cheminait dans le bois
Et regagnait la maison d'un pied leste,
Lorsqu'une Voix, qui lui parut celeste,
L'arreta net:
--"Jeannot!" disait la Voix.
Qui fut surpris? Dame! ce fut notre homme.
Il ne s'etait aucunement doute
Qu'il cheminait dans le Bois Enchante.
S'il n'avait peur, ma foi! c'etait tout comme.
Il demeura tout sot et tout transi.
--"Jeannot, mon bon Jeannot!" redisait-elle.
Il n'etait pas, certe, une voix mortelle
Charmante assez pour supplier ainsi.
Or, en ce lieu, poussait plus haut qu'un orme
Un Rosier d'or aux roses de rubis.
Le paysan eut eu mille brebis
D'un seul fleuron de ce rosier enorme.
La Voix partait de ces rameaux touffus,
Car il y vit une gentille Fee,
De diamants et de perles coiffee.
Jeannot tira son bonnet, tout confus.
--"Jeannot, je veux te conter ma misere,"
Dit-elle; "ecoute et remets ton bonnet.
Je te demande une chose qui n'est
Que trop plaisante a tout amant sincere."
Le jeune gars ecarquillait les yeux,
Comme en extase, et restait tout oreille.
Il n'avait vu jamais beaute pareille,
Ni de fichu d'argent aussi soyeux.
La Fee etait belle en beaute parfaite,
Rare, en effet, et mignonne a ravir,
Tant, qu'a jamais, pour l'aimer et servir,
Je n'en voudrais pour moi qu'une ainsi faite!
--"Mon bon Jeannot, aime-moi seulement,"
Reprit la Fee; "il n'est point de tendresses
Et de baisers et de bonnes caresses,
Que je ne fasse a mon fidele amant.
Aime-moi bien, puisque je suis jolie,
Aime-moi bien aussi, pour ma bonte.
Je suis liee a cet arbre enchante:
Romps, en m'aimant, le charme qui me lie."
"Je ne dis non," fit l'autre, "et je m'en vais
Tout droit conter notre cas a ma mere.
Conseil ne nuit: l'on cueille pomme amere
Sans que pourtant le pommier soit mauvais."
Il fut conter la chose toute telle,
Riant, pleurant, amoureux et dispos.
Du coup, sa Mere en laissa choir deux pots
Qu'elle tenait.
--"Eh! mon gars," lui dit-elle,
"Fais a ton gre. Ce nous est grand honneur.
Va, mon garcon, et pousse l'aventure.
Nous aurons gens, malgre notre roture,
Pour nous donner bientot du Monseigneur!"
Elle revait deja vaisselle plate,
Non plus sale, mais belle venaison,
Vin en tonneaux et le linge a foison,
Cotte de soie et robe d'ecarlate.
Jeannot courut.
L'aurore jusqu'aux cieux
Avait pousse sa lueur roselee;
La Fee etait bel et bien envolee
Et tout le Bois rose et silencieux.
MORALITE
Ne tardez pas, quand l'heure heureuse sonne,
Gentils amants. Aimez-vous sans facon.
Le bel Amour n'a besoin de lecon,
Le bel Amour ne consulte personne.
BELLE MIGNONNE
I
COMMENT BELLE-MIGNONNE AIMA LE PAGE PARFAIT
AU DETRIMENT DE BEAUX FILS DE ROIS
L'Infante avait seize printemps,
Dont je vous veux conter la vie.
La legende que j'ai suivie
Fait regner son pere du temps
Que l'histoire n'etait ecrite;
Il n'importe. Mais je voudrais
Faire aimer ses gentils attraits
Selon leur grace et leur merite.
Belle-Mignonne etait son nom:
Ce nom, s'il faut que j'en raisonne,
Venait de ce que sa personne
N'avait trait qui ne fut mignon.
Parmi les plus belles merveilles,
Il n'etait point telle beaute,
Tant que chaque Prince invite
N'avait plus que soucis et veilles.
Ils amenaient de grands presents
En or, joyaux et haquenees,
En etoffes bien faconnees,
En santal, myrrhe et grains d'encens,
Ce qui faisait bien mieux l'affaire
Du Roi que les maigres cadeaux
Qu'en sonnets, dizains et rondeaux,
Les Poetes lui venaient faire.
Parmi tous ces beaux fils de Roi,
Etait un pauvre petit page;
Il n'avait aucun equipage,
Or, ni joyaux, ni palefroi:
Le rang ne vaut ame bien faite.
Son nom de page etait Parfait,
De ce que son ame, en effet,
Comme sa mine, etait parfaite.
L'Infante l'aimait en secret,
Bien qu'encore aucune parole,
Bouquet parlant ou banderole
Eut assure l'amant discret,
Et notre amant, melancolique,
D'autre part, ne pouvait oser
A si grande Dame exposer
Sa tres amoureuse supplique.
Ils faisaient pourtant de grands voeux,
Ne voulant qu'etre unis ensemble.
Tout en n'avouant rien, ce semble,
Ne peut-on compter pour aveux
Rougeur et trouble en l'attitude
Qui ne trompe le bien-aime,
Et par coup d'oeil a point nomme
Leur bienheureuse inquietude?
II
COMMENT BELLE-MIGNONNE AVAIT EU DE SA MARRAINE
LE DON DE FAIRE NAITRE DES FLEURS SOUS SES
PAS AUSSITOT QU'ELLE AIMERAIT
Sachez, sans aller plus avant,
Que Mignonne eut a sa naissance,
D'une Fee, unique en puissance,
En magie et charme savant,
Le joli don de faire naitre,
Sous ses pas, des fleurs a foison,
En tout temps et toute saison,
Quand Amour se ferait connaitre.
Notre Marraine avait ete
Malicieuse autant que bonne,
En cela contraire a Sorbonne,
Qui n'a malice ni bonte.
Il advint, comme bien on pense,
Qu'a son fait, petit a petit,
Leur meme desir aboutit,
Et qu'Amour eut sa recompense:
Le page recut, un beau jour,
Un message de sa maitresse,
Qui lui mandait, par lettre expresse,
De l'attendre au pied de sa tour,
Qu'elle descendrait a sa vue,
Et que le soir meme elle irait,
Avec le Page, ou Dieu voudrait.
Et de son seul amour pourvue.
Dans un pli de satin leger
L'Infante enferma son message,
Et quelque linot de passage
Fut au Page bon messager.
La rencontre eut lieu, j'imagine.
Et, cette nuit-la, par les champs
Il fut dit bien des mots touchants,
Et bien baise deux mains d'hermine.
--Laissons-les, ou qu'ils soient alles:
Des l'aube, une route fleurie
Vers nos amants, en ma feerie,
Nous conduira, si vous voulez;
Car le don que de sa Marraine
Eut Belle-Mignonne en naissant
Fit que ses pieds allaient tracant
Un beau chemin de fleurs, sans graine.
Chacun de ses pas amoureux
Avait fait naitre oeillets, pervenches,
Roses roses, rouges et blanches.
Pavots divers et lys nombreux,
Et naitre mauves, paquerettes,
Herbe aux perles, reines des pres,
Hyacinthes, glaieuls pourpres,
Folle avoine aux folles aigrettes,
Et naitre encore serpolets,
Muguets, sauges et veroniques,
Pivoines aux rouges tuniques,
Soleils d'or, iris violets,
Et roselettes centaurees,
Basilics aux parfums troublants,
Menthes, liserons bleus ou blancs
Et belles-de-nuit azurees,
--Et, s'il fallait dire en tout point
Les fleurs qu'elle avait fait eclore,
Pas plus que les jardins de Flore,
Mon jardin n'y suffirait point.
III
COMMENT LE ROI ET LA COUR SUIVIRENT LES AMANTS
A LA TRACE ET DECOUVRIRENT UN CHATEAU
DE FLEURS AU LIEU DE FORET
Quand les servantes eveillees
Virent jusqu'aux horizons bleus
Ce beau chemin miraculeux,
Du haut des tours ensoleillees,
En hate, aux Dames du palais
Elles furent conter la chose,
Et les Princes, pour meme cause,
Furent cherches par leurs valets.
Ce fut un grand remue-menage
Dans le chateau, jusqu'a ce point
Qu'ayant mis son plus beau pourpoint,
Le Roi fut du pelerinage.
La Cour entiere par les pres
Marchait en bel ordre a sa suite,
Suivant nos amants et leur fuite
En tous ses detours diapres.
La surprise etait infinie
De ce que ce nouveau printemps
Foisonnat de fleurs dans le temps
Qu'il n'est aux champs qu'herbe jaunie.
Or cet admirable chemin
Menait a la foret prochaine:
Il n'etait charme, orme, if ou chene
Qui ne fut tendu de jasmin,
De chevre-feuille, de glycine,
De vigne vierge et d'autres fleurs,
Melant et tramant leurs couleurs,
D'une branche a l'autre voisine.
Tant et si bien, qu'en ces beaux lieux
Ce n'est plus, comme en l'entourage,
Foret d'automne sans ombrage,
Mais plutot palais merveilleux,
Aux murs faits de branches taillees,
Et batis de fleurs en arceaux
Ou chantaient de rares Oiseaux,
Sur des corniches de feuillees.
De leurs cent voix, l'echo chanteur
Salua le Roi des l'entree,
Dont l'ame encor fut penetree
D'une meme et fraiche senteur,
Laquelle etait si bien formee
De tant de parfums differents,
Qu'a mon embarras je comprends
Qu'aucun auteur ne l'ait nommee.
Le Roi, du portail, pas a pas
Poussa jusques aux galeries
Ou figuraient ses armoiries
De lys sur ne-m'oubliez-pas.
Il fut touche de cet hommage
De Fee a Monarque, d'autant
Que les Oiseaux allaient chantant
Ses hauts faits en humain ramage.
IV
COMMENT BELLE-MIGNONNE ET LE PAGE PARFAIT
FURENT TROUVES L'UN PRES DE L'AUTRE
ENDORMIS
Les Oiseaux avaient leur secret
Qui le precedaient par volee,
Le menant d'allee en allee,
De salon en grotte et retrait.
Toute la noble multitude
Cueillait des fleurs, chemin faisant,
Et l'on parvint, en devisant
De solitude en solitude,
Jusqu'a l'Antre d'or ou, parmi
Des fleurs plus blanches que nature,
Mignonne, en belle creature,
Dormait pres du Page endormi.
Le Roi ne contint sa colere
Devant ce spectacle nouveau:
Tel cas a son royal cerveau
Ne pouvait, vraiment, que deplaire.
Et tout, dans le premier moment,
En voyant ce tableau coupable.
Il aurait bien ete capable
D'ordonner qu'on pendit l'amant.
N'etait-ce point un pauvre sire,
N'ayant sou, ni maille, ni nom,
Si mince et petit compagnon
Qu'ecuyer n'eut daigne l'occire!
Ils etaient pourtant beaux ainsi,
Tete contre tete penchee,
Chevelure en blonde jonchee,
Et bras enlaces a merci.
Ils souriaient, et dans leur reve,
Aussi charmant qu'eux et leger,
Ils semblaient encor prolonger
L'heure aux amants toujours trop breve;
Car ils balbutiaient entre eux
Des mots si doux de voix si tendre,
Qu'aux bois il n'est plus doux d'entendre
Ensemble ramiers amoureux.
--"Je vous aime, Belle-Mignonne;"
--"Je vous aime, Page-Parfait;"
Redisaient-ils. Amour de fait
Autrement ni plus ne jargonne.
Le bel Amour n'a jamais tort.
Le Roi pouvait-il d'aventure
Empecher que, contre nature,
Amant aime fut le plus fort?
Contre ouragan, feu, fer et flamme,
Contre vent, maree et fureurs,
Poisons, serpents, rois, empereurs,
Prevaut force aimante de l'ame.
Notre Roi donc, bien qu'a regret
Et bien qu'il perdit l'assurance
Des grands presents qu'en esperance
Chaque Prince a sa fille offrait
(Ce dont il faisait le decompte),
Consentit bien a les unir,
Ainsi qu'il devait advenir
De la facon que je raconte.
Tout bon courtisan approuva,
Quoiqu'il en eut de jalousie.
Il n'est royale fantaisie
Qu'on ne suive comme elle va:
Aussi fut-ce chants d'hymenee,
Fleurs en bouquets et compliments
Autour du reveil des amants
Et de leur grand'joie etonnee.
Les noces durerent trois mois:
Il faudrait pour les conter telles
Les belles Muses immortelles
De Ronsard, le grand Vendomois.
Sachez seulement que la Reine
Et le Roi n'oublierent pas
De faire prier au repas
La malicieuse Marraine.
MORALITE
Ce chemin de fleurs peut montrer,
Si ma fable vous embarrasse,
Qu'Amour laisse apres soi sa trace;
Et d'ou je veux encor tirer
Qu'Amour est chose si fleurie.
Qu'il ne se peut longtemps cacher,
Ni ses belles fleurs empecher
D'etre telles qu'on s'en recrie.
SAUGE-FLEURIE
I
COMMENT SAUCE-FLEURIE AIMA LE FILS
DU ROI
Alors vivait sans credit ni richesse
Une Fee humble et seule; car il est
Des rangs parmi ces Dames, s'il vous plait,
Comme, chez nous, de vilaine a duchesse.
Bien qu'elle n'eut ni renom ni pouvoir
Et qu'elle fut pauvre en sa confrerie,
Pauvre jusqu'au besoin, Sauge-Fleurie
--Tel est son nom--etait charmante a voir.
Au bord d'un lac tout fleuri de jonquilles,
Elle habitait le tronc d'un saule creux
Et ne quittait son reduit tenebreux
Plus que ne font les perles leurs coquilles.
Mais un beau jour que, chassant par le bois
Avec sa meute un superbe equipage,
Le fils du Roi menait a grand tapage
Du bois au lac un dix cors aux abois,
Pour voir les chiens et la belle poursuite
Et les pourpoints brillants des cavaliers,
Elle quitta son arbre, et des halliers
Voyait passer le Prince avec sa suite.
Le Fils du Roi, qui saluait deja
(Car c'est de Fee a Prince assez l'usage)
En voyant mieux un si charmant visage,
S'arreta court et la devisagea.
Sauge, sans plus se cacher dans les branches,
En le voyant si beau, de son cote
Le regardait devant elle arrete,
Droit dans les yeux de ses prunelles franches.
Naif amour par pudeur s'enhardit:
Le Fils du Roi baissa les yeux par contre;
Chacun s'en fut meditant la rencontre:
--Tous deux s'aimaient et ne s'etaient rien dit.
II
COMMENT UNE MAITRESSE-FEE CONDAMNA
SAUGE-FLEURIE
Or tout se sait: une Maitresse-Fee
Fit donc venir Sauge a son tribunal.
Vetue ainsi que l'oiseau cardinal,
La Vieille etait d'aspics ebouriffee:
Elle etait vieille, et par cela j'entends
Que de jeunesse elle etait ennemie.
--On le va voir:--"Je veux, Sauge, ma mie,
"Te corriger, s'il en est encor temps,"
Lui dit la Vieille aigrement. "Sans mon zele,
Vous nous l'alliez donner belle a ravir
Et par ma foi vous nous alliez servir
Un joli plat d'amour, Mademoiselle.
Passe un beau Sire et, sans plus de facons,
Voila mes gens amoureux face a face!
Pardieu! plutot que la chose se fasse
Je ferai pendre ici dix beaux garcons."
Et ce disant en parut si mechante
Qu'elle eut fait peur meme au Roi Tres Chretien
Par sa beaute, sa grace et son maintien,
Sauge-Fleurie etait pourtant touchante.
Mais rien ne fait contre haine et pouvoir.
--"Il faudra bien que ton beau bec reponde,
Car, sans chanter, il n'est poule qui ponde,
Sauge ma mie--et je te vais pourvoir!"
Je vous dirai, sans tarder davantage,
Si votre coeur s'interesse a son sort,
Qu'aimer un homme etait un cas de mort
Pour Sauge, esprit n'ayant chair en partage:
Ce que prouva la Vieille en un latin
Qui depassait l'intellect en puissance,
Et distingua des cas de quintessence
A derouter Sauge et l'abbe Cotin.
Sauge, pourtant, demeurait bouche close
Et de cela ne voulait seulement
Qu'aimer le Prince et mourir en l'aimant
Comme disait la Vieille avec sa glose.
Sans moi deja vous avez pu songer
Qu'en cette affaire ayant la loi formelle
Et des aveux, notre juge femelle
Condamna Sauge, et sans rien menager.
Et pensez bien que la Fee amoureuse
Ne marchanda son immortalite,
Et que du coup, comme on me l'a conte,
Elle s'en fut-plus que vivante heureuse![1]
[Note 1: Voir la note a la fin du volume.]
III
COMMENT SAUGE-FLEURIE ALLA TROUVER LE PRINCE
EN SON CHATEAU
Or nul pouvoir ne pouvait s'opposer,
Malgre l'arret de notre Vieille en rage,
Au libre emploi de son gentil courage
Non plus qu'au choix de son premier baiser.
--Sauge, a pied donc comme en pelerinage,
Alla trouver le Prince en son chateau,
Et tout le long de la route un manteau
Rude et grossier cacha son personnage.
Elle arriva par la pluie et le vent,
Sur elle ayant laisse crever la nue;
Et, si d'abord fut des gens meconnue,
Ne surprit point le Prince en arrivant.
--"Mon coeur, dit-il, vous attendait, Princesse;
Du bois au lac, je vous cherchais, ma Fleur,
Et fatiguais du cri de ma douleur
L'onde et le ciel, n'ayant repos ni cesse."
--Et ce disant, il se prit a baiser
A deux genoux sa main mignonne et fine,
Et puis voulut sur l'heure a la Dauphine
Presenter Sauge avant de l'epouser:
Il lui fit faire un peu de belle flamme
Pour la secher d'abord. Tant de beaute,
De naturel et de simplicite
En cet etat le touchait jusqu'a l'ame.
Il fit venir perles, saphirs, rubis,
Bijoux montes et beaux luths de Verone.
Il fit de meme apporter la couronne
Et preparer des merveilleux habits.
IV
COMMENT SAUGE-FLEURIE FIT AU PRINCE UN NOBLE
ET TOUCHANT DISCOURS
Sauge admira ces objets sans envie
Et dit:
"Seigneur, les beaux jours sont comptes.
Aimez-moi bien, et jamais ne doutez
Du bel amour dont j'ai l'ame ravie.
Est-il pour moi besoin de tant d'appret?
N'aimez-vous point la belle solitude,
Et des amants n'est-ce plus l'habitude
De mieux s'aimer quand l'amour est secret?
Restons ici sans plus, si bon vous semble;
Nos yeux pourront se parler a loisir,
Et nous n'aurons de si charmant plaisir
Que seul a seul a demeurer ensemble.
Aupres de vous, je sens mon coeur leger;
Legere est l'heure aussi qui me convie
Et la, tout beau! je vous donne ma vie.
Prenez-la donc, mais sans m'interroger."
Elle lui fit un genereux sourire
Ne regrettant ce qu'elle avait bien fait,
N'y songeant meme.--Et son bonheur parfait
En mots humains ne se pourrait decrire.
--Amour et Mort sont toujours a l'affut:
Ne croyez pas que celle que je pleure
Fut epargnee.
Elle secha sur l'heure
Comme une fleur de sauge qu'elle fut.
MORALITE
Je compte peu qu'une femme ainsi m'aime
Jusqu'a mourir: ceci montre, pourtant,
Que pour aimer, ne fut-ce qu'en instant,
L'on brave tout, Madame, et la Mort meme.
LES TROIS PETITES PRINCESSES
COMMENT TROIS BONNES FEES FIRENT TROIS BEAUX
DONS A TROIS PETITES PRINCESSES
Trois filles d'un Roi sarrazin,
Le meme jour, furent priees
Et le meme jour mariees
Aux trois fils d'un Prince voisin.
Elles eurent memes grossesses:
Au bout de neuf mois memement,
Il leur naquit, pareillement,
Trois petites princesses.
Le Roi maure, dit le Conteur,
Fit proclamer leur delivrance
En Inde, en Perse et jusqu'en France,
Et depecha son enchanteur
Aupres de trois gentilles Fees
Qui, dans trois chars tendus d'orfrois,
Se presenterent toutes trois,
D'aurore et de lune attiffees.
Apres qu'il fut fait maint salut
Et que luth et lyre eurent cesse,
Chaque Fee a chaque Princesse
Fit le plus beau don qu'il lui plut.
A sa Princesse, la Premiere
Donna pour don qu'elle serait
Faite comme elle, trait pour trait,
Et plus Belle que la lumiere.
--"Bien que soit richesse en honneur
Chez les mortels, dit la Seconde,
Mon don n'est perle de Golconde
Mais belle perle de Bonheur."
Vint la Troisieme.--"Il est encore,
Dit-elle, un don plus precieux!"
En couvrant l'enfant jusqu'aux yeux
D'un suaire tisse d'aurore.
En faisant ce don, elle etait
Si bonne, si douce et si tendre,
Qu'on ne se lassa pas d'attendre
Le grand bien qu'elle promettait.
Grand bien n'est pas ce qu'on presente
Souvent pour tel; car la, tout beau!
On mit la petite au tombeau,
Qui mourut a l'aube naissante.
MORALITE
Mieux que Bonheur et Beaux Appas
Vaut la Mort, pour ce qu'est la Vie:
Ne la plaignez: Qui ne l'envie
Ne vecut et ne m'entend pas.
LE PETIT CASTEL DE CIRE
I
COMMENT ROSE-ROSE AVAIT LE DON D'ENTENDRE LE
LANGAGE DES ABEILLES, CE QU'EXPOSE L'AUTEUR
EN MANIERE D'INTRODUCTION
Parmi tous les dons de vertu.
De beaute, de grace et decence
Que Rose-Rose, a sa naissance,
Eut d'une Fee, elle avait eu
Le don d'entendre sans etude
Les Abeilles en leurs fredons,
Aussi bien que nous entendons
Le bon francais par habitude.
Et grace a ce rare savoir,
Elle avait sur le Roi, son pere,
Pour gouverner l'Etat prospere,
Tout credit, conseil et pouvoir:
L'hiver n'empechait pas les roses
D'eclore en ces temps merveilleux,
Et les Abeilles en tous lieux
En savaient long sur toutes choses.
Ceci n'est qu'un conte amoureux
Que je dedie aux coeurs fideles.
Aimez seulement mes modeles
Aussi bien que je fais pour eux.
II
COMMENT ROSE-ROSE ET MYRTIL EURENT UN SONGE
SEMBLABLE, ET DES PROPOS QUE ROSE-ROSE EUT
AVEC LES ABEILLES
Rose-Rose, a peine eveillee,
Des la premiere aube appela
Ses femmes, et ce matin-la,
De blanc voulut etre habillee:
Elle fut donc vetue ainsi
Que sont les blanches fiancees.
Mais nul ne savait ses pensees.
L'amour n'avait pu jusqu'ici
Troubler une dame aussi sage.
On assurait qu'il n'etait point
De pretendant qui, sur ce point,
Eut vu rougir son beau visage.
Quand on eut peigne ses cheveux,
Plus blonds qu'une moisson doree,
Et qu'elle fut ainsi paree
Et belle assez selon ses voeux,
Elle fit, contre l'habitude,
Eloigner ses Dames d'honneur,
Comme si son secret bonheur
S'augmentait de sa solitude.
Elle s'en fut seule au jardin
Pour causer avec les Abeilles.
--Des parterres et des corbeilles,
Des bosquets, des gazons, soudain
Toutes s'empresserent vers elle,
Et par mille souhaits charmants,
Graces, bonjours et compliments,
Lui temoignerent de leur zele.
Apres tous ces gentils discours,
Prenant sa voix la plus menue,
Rose leur dit:--"Je suis venue
Vous demander aide et secours;
Et tout d'abord je vous rends grace
De ce que vous ne m'avez fait
Encor defaut d'aucun bienfait:
Voici le cas qui m'embarrasse.
"J'aime un Prince que je n'ai vu
Qu'en songe encor, cette nuit meme;
Rien ne m'est plus, sinon qu'il m'aime
Et qu'il m'a prise au depourvu.
Amour donc jamais ne nous laisse
Sans aimer, car je ne suis plus,
Malgre mes dedains resolus,
Que joie, espoir, trouble et faiblesse!
--"Le lieu de mon songe etait tel,
Que je vis en cette aventure
Ce meme jardin en peinture,
Ces fleurs et ce petit Castel
Que vous m'avez sur la colline
Tout bati de cire, au dessus
Du petit lac aux bords moussus
Et de ce jardin qui decline.
Ce fut la qu'il me vint chercher
Et me put expliquer sa flamme
En mots si vrais, que jusqu'a l'ame
Son bel amour me sut toucher:
Et comme en un miroir immense
Je me voyais lui souriant
Et lui de meme me priant
Tout obtenir de ma clemence.
--"Je suis fils de Roi, disait-il,
Et je veux vous aimer sans cesse.
Vous pouvez, sans honte, Princesse,
M'aimer aussi! J'ai nom Myrtil.
--"Mon nom, lui dis-je, est Rose-Rose,
--"Et, dans l'instant, nos jeunes fronts
Furent, ainsi que nous serons,
Couronnes de myrte et de rose.
En me voyant si belle ainsi,
Et lui plus beau que la lumiere,
Je donnai mon amour premiere
Au beau Prince que j'ai choisi."
Songe alors n'etait pas mensonge,
Car Myrtil eut, de son cote,
Comme on l'a depuis rapporte,
Cette meme nuit meme songe:
Il vit, dans le meme moment,
Au meme lieu, sa meme image
A Rose-Rose rendre hommage.
Et lui faire meme serment,
Dans ce meme Castel de cire
Ou, sans penser au lendemain,
Rose avait bien promis sa main,
A n'en douter, a ce beau Sire.
Et Rose dit en meme temps:
--"Allez vite, Abeilles fideles.
Vite autant que vous aurez d'ailes.
Dire a Myrtil que je l'attends!
Allez du couchant a l'aurore,
Et ne revenez pas sans lui;
Allez, et dites a celui
Que j'aime, au pays que j'ignore,
Lorsque vous l'aurez rencontre,
Qu'approuvee ou que combattue,
Toute de blanc ainsi vetue,
En ce Castel je l'attendrai
Chaque jour, a cette meme heure,
A chaque aube que Dieu fera,
Et que, s'il faut, l'on m'y verra
Venir jusqu'au jour que je meure!"
III
COMMENT LES ABEILLES ENTREPRIRENT UN LONG VOYAGE
ET COMMENT ROSE-ROSE ATTENDIT LEUR RETOUR
On ne pouvait pas, en effet,
Contredire en cette occurrence,
Car il n'etait pas meme en France
De Prince en tout point si parfait:
Et les Abeilles, a l'entendre,
D'une part avaient approuve
Tout ce que Rose avait reve
De beau, de sincere et de tendre,
Mais, d'autre part, le pire etait
Que par mainte et mainte contree
Elles la savaient separee
De Myrtil, et qu'il habitait
Au dela des terres connues,
En des pays si fort distants,
Qu'il leur faudrait bien bien longtemps
Avant que d'etre revenues.
Car le monde est grand, ce dit-on.
Pourtant, nos bonnes confidentes,
Quoique tres sages et prudentes,
N'objecterent rien sur ce ton,
Sachant que l'amour ne raisonne
Et n'en veut qu'a son bon plaisir,
N'ayant le gout ni le loisir
De croire ou d'entendre personne.
--En rien donc ne contrariant
Son dessein, l'ambassade ailee
Apres s'etre au ciel assemblee,
Tourna son vol vers l'Orient:
Elle allait si fort admiree,
Comme un globe d'or dans les cieux.
Et paraissait a tous les yeux
Si prompte, si belle et doree,
Que telle ambassade, je crois,
N'alla du Louvre ou de Versailles
Negocier les fiancailles
D'aucune fille de nos rois!
Rose ainsi fit qu'aux messageres
Elle avait dit qu'elle ferait;
Chaque jour, elle se parait
D'etoffes blanches et legeres;
Les myrtes aux roses meles
Ceignaient son front, et sure d'elle
Et de son bel amour fidele,
Malgre bien des jours ecoules
Dans l'attente et la solitude,
En son Castel, chaque matin,
Elle attendait l'epoux lointain
Sans trouble et sans incertitude.
Et tel etait son sentiment
Et sa foi, que la longue attente
Ne la rendait que plus constante,
Et que l'on admirait comment
Sa magnifique indifference
Mettant la Cour en desarroi
Deconcertait maint fils de Roi
Venu dans une autre esperance,
Son Pere etait tout deconfit
Et le pauvre homme en cette affaire
Ne savait vraiment plus que faire:
Et que vouliez-vous bien qu'il fit?
Larmes, prieres, etaient vaines;
Et ce fut tout de meme en vain
Qu'il s'enquit d'un fameux devin
Et qu'il ordonna des neuvaines.
Rose n'entendait pas raison.
Et revenait, sans etre lasse,
Chaque jour a la meme place
Consulter le pale horizon
Des l'aube.--Et la belle songeuse
Ne songeait a rien qu'a l'amant,
Que lui ramenait surement
Son ambassade voyageuse.
IV
COMMENT MYRTIL FIT A TRAVERS LE MONDE UN VOYAGE
MERVEILLEUX QUI DURA CENT ET
CINQUANTE ANNEES.
Myrtil s'etait mis en chemin,
Guide par les bonnes Abeilles.
Lorsqu'il les eut de ses oreilles
Oui, comme en langage humain,
Qui contaient l'histoire suivie
De son beau songe trait pour trait,
Et comment Rose l'attendrait
S'il le fallait, toute la vie,
Aussitot le Prince amoureux,
Malgre tout le noble entourage,
Qui ne craignait que son courage
En ce depart aventureux,
Prit une belle et bonne armee
Et se mit en marche a travers
Tant et tant de peuples divers,
Pour retrouver sa bien aimee,
Qu'il n'est Monarque ou Conquerant
Qui, pour de moins belles victoires
Et des travaux moins meritoires,
N'en ait recu le nom de Grand.